« A Christmas tree mafia »

A Noël, les vendeurs de sapin font partie intégrante du paysage new-yorkais. Aucun permis n’est requis. Une loi de 1938 autorise les vendeurs de sapins, à condition qu’ils aient l’autorisation du propriétaire de l’immeuble riverain. Tant que les sapins n’obstruent pas le passage des piétons, les stands sont tolérés. Le système est un peu hypocrite et repose sur des “lois non écrites”, le “deal”, le “troc”. Isa, une Québécoise de 27 ans, tient un stand dans Greenwich Village. C’est la deuxième année qu’elle vient de Montréal, où elle travaille dans l’évènementiel, pour vendre des sapins à New York.

La douane est l’unique obstacle que les vendeurs de sapin rencontrent. «Ils nous regardent comme des terroristes» commente Isa. À l’aller, les douaniers américains traquent les Canadiens qu’ils soupçonnent de venir travailler illégalement et de vouloir s’établir aux Etats-Unis.


Une fois à New York, lorsqu’Isa n’est pas entrain de livrer un sapin, elle est dans la cabane qu’elle a construite avec des matériaux récupérés dans la rue. La nuit, la plupart dorment dans leurs vans. Tant qu’ils restent dans leurs véhicules, une loi les autorisent à stationner. En cas de problème, il est courant d’utiliser une fausse plaque d’immatriculation. Pendant un mois, la vie est rustique. Isa a un “deal” avec le magasin d’en face, qui se trouve être un sex shop ouvert 24h sur 24, elle peut utiliser leur restroom, en échange, ils choisissent un sapin. Il en va de même pour les services de nettoyage des rues qui ne sont pas censés ramasser les débris générés par les stands. On troc aussi parfois une couronne de noël contre un repas. L’ambiance est chaleureuse, les gens viennent leur apporter du café, du rhum et discutent.

L’important est d’être bon vendeur. La politique de la maison: tout le monde doit repartir avec un sapin. Isa explique que c’est une sorte de «game de psychologie» car «c’est émotionnel d’acheter un sapin ». Les clients veulent connaître la provenance, et l’espèce de l’arbre. Ils aiment qu’on leur raconte une histoire. Ce qui plaît à Isa c’est le contact humain. Il n’y a pas de prix affichés, ici on improvise. Isa raconte que parfois elle livre des arbres sans même avoir évoqué le prix. C’est une fois le sapin au milieu du salon que le client se préoccupe de la facture. Elle souligne que tout particulièrement dans ce quartier, les gens veulent un arbre qui coûte cher. À quelques rues de là, au croisement de la 6e et de Carmine street, la population est plus modeste et les gens négocient jusqu’au dernier centime. Ce n’est pas le meilleur «spot».Les clients sont tout aussi aimables, mais malgré une image stéréotypée de “bûcheron” qui fait vendre, la concurrence des delis est rude.


La gestion des stocks de sapin nécessite de la main d’œuvre. Chaque soir, vers minuit, un camion vient livrer les arbres. C’est le night watch qui les réceptionne et prépare le stand pour le lendemain. Sur le stand d’Isa, le gardien de nuit est un ancien professeur d’échec devenu sans-abri “par choix”.

Le parrain du sapin

A en croire les rumeurs qui courent sur les stands, il y aurait un parrain new-yorkais du sapin. Isa ne l’a jamais rencontré mais admet que le business est «un peu mafioso». Au sommet de la pyramide, une seule et même personne, un Américain, serait à la tête de l’affaire avec un monopole quasi total. Les vendeurs, recrutés par bouche-à-oreille, sont réticents et souvent refusent de parler. Les journalistes ne sont pas les bienvenus. «On ne sait pas trop» avoue Isa. «Beaucoup de choses se passent sous la table», «mais je ne pense pas qu’ils tuent des gens» ajoute-elle en rigolant.

Lorsqu’elle en parle, Isa l’appelle «la compagnie» en faisant un geste large des bras. L’organisation est pyramidale, peu ont à faire avec le big boss. Quelques vendeurs, dans le business depuis de nombreuses années, récoltent tous les jours les enveloppes. Toutes les transactions se font en liquide. Comme dans toute entreprise, le chiffre d’affaires est au centre des préoccupations. Les “gestionnaires” n’hésitent pas à signaler tout retard sur les chiffres de l’an passé .

Le business peut rapporter gros. Isa et son partenaire vendent environ 40 arbres par jour le week-end et 15 en semaine. Après déduction de la marge faite par «la compagnie» car «c’est pas le père Noël, ils sont top riches», les vendeurs de sapin gagnent au bas mot 2500$ dans le mois. Mais certains très bien implantés peuvent se faire jusqu’à 15 000$. Au retour, c’est la douane canadienne qui cherche à débusquer les vendeurs de sapin. Ils savent qu’ils transportent de l’argent liquide, qu’ils se garderont bien de déclarer. Avec l’incroyable hausse que le dollar canadien à connu cette année, la saison risque cependant d’être moins bonne qu’à l’accoutumé.