« Pomme de Terre » : la France en terre inconnue

Tous les jours pendant trois ans, Jim Manary passait en voiture devant une petite bodega à trois blocks de chez lui en espérant qu’elle mettrait un jour la clef sous la porte. L’an dernier, le commerce, situé à l’angle de Newkirk Avenue et Argyle Street dans le quartier de Ditmas Park, a déposé le bilan après que son locataire ait été confondu pour vente de drogue. Manary a immédiatement sauté sur l’occasion : « J’adore les angles, dit-il. J’adore les quartiers mi-populaires mi-résidentiels. C’était l’endroit parfait pour ouvrir un restaurant. »

En avril dernier naissait ainsi « Pomme de Terre », le premier bistrot français du quartier, avec sa façade bleue et jaune et son intérieur chaleureux tapissé de vieux posters et d’articles de journaux français. « La bodega était complètement décrépite. Il a fallu tout refaire, se souvient-il, assis en terrasse. Tout sauf le plafond. »

«Designer de restaurants » autoproclamé, Jim Manary n’en est pas à son premier coup d’essai. En 1989, ce diplômé en analyse de risques politiques à Columbia ouvre «un pizza pasta salad bar» à Manhattan. Un premier restaurant d’une longue liste. En cinq ans, Manary en ouvre trois autres, à Chelsea, SoHo et Tribeca. En 1997, de retour d’un voyage d’un an en Europe, il lance, avec son frère, une dizaine de restaurants sur Smith Street – dont « Pâtois » –, à Park Slope et Williamsburg, participant à l’émergence de ces quartiers populaires alors peu pourvus en restaurants. «Á Manhattan, les loyers sont devenus trop chers. Les chefs se prennent pour des stars, raconte-t-il. C’est à Brooklyn que les choses sérieuses se passent maintenant.»

Nouvelle donne


Arrivé en 2000 à Ditmas Park, Manary rêve à présent de transformer ce quartier de l’Est de Brooklyn en une nouvelle destination culinaire.

Majoritairement peuplé d’immigrés pakistanais, indiens et bangladais, Ditmas Park est resté jusqu’à aujourd’hui le terrain de jeu de petites bodegas et de restaurants indiens. Mais depuis trois ans, ce quartier en plein boom accueille des familles, des artistes et des jeunes professionnels fuyant les prix prohibitifs de Manhattan et du Nord-Ouest de Brooklyn. «Je n’aurais même pas investi dans cet endroit il y a trois ans, explique Jim Manary. Mais la démographie change rapidement. De nouvelles familles sont arrivées. Et la clientèle est au rendez-vous.»

Avec cette nouvelle donne, la nourriture occidentale trouve progressivement droit de cité à Ditmas Park. Un restaurant grec a élu domicile à quelques blocks de « Pomme de Terre ». Ouvert il y a deux ans, le restaurant américain de Gary Jonas et Allison McDowell « The Farm on Adderley » connaît aujourd’hui encore un succès retentissant. «Je pensais que ça ne marcherait jamais. J’ai eu tort,» avoue Manary, qui avait alors déconseillé à Jonas d’ouvrir le restaurant. «Ca a été pour moi un indicateur que les choses étaient en train de changer. »

Dès l’ouverture de « Pomme de Terre », le succès a été au rendez-vous. Le restaurant de 40 places a été pris d’assaut par les curieux, alertés par le « buzz » des bloggeurs du quartier. «La nourriture française et l’atmosphère dans les restaurants français plaisent beaucoup à New York, explique Jim Manary. Nous voulions recréer cette atmosphère mais en proposant une nourriture plus accessible que ce que l’on trouverait normalement en France.»

Dans la cuisine ce samedi soir, après un service haletant – le restaurant était plein – il rêvait déjà d’autres territoires à conquérir. «Je n’ai jamais été chef, dit-il. Je ne connais pas grand-chose à la nourriture mais je sais faire des restaurants.»