Basketteur hier, historien à Washington aujourd’hui

Quand il se présente, Antonin Dehays commence toujours par dire qu’il vient de Normandie. « Je vois alors les yeux de mes interlocuteurs qui s’écarquillent, c’est un nom qui génère beaucoup de fantasmes autour du débarquement», explique-t-il.

Ensuite seulement, il parle de son métier, historien, spécialiste de la Seconde guerre mondiale, chercheur installé aux Etats-Unis. Mais il faut prendre le temps de s’installer autour d’un café pour que ce trentenaire se confie sur sa vie d’avant, celle d’un jeune espoir du basket, qui « se voyait évoluer en tant que professionnel ». Et qui a préféré rebondir ailleurs.

Antonin Dehays commence le basket à 10 ans, à l’époque où Michael Jordan fascine toute une génération. « J’étais meneur de jeu, certains disent que c’est le cerveau de l’équipe », précise-t-il pour les néophytes. A 15 ans, il intègre l’équipe de France. Et après son bac, il est recruté par l’Asvel, le club de la banlieue lyonnaise dont le président est aujourd’hui Tony Parker. « Quand je dis ‘Asvel’ aux Etats-Unis, c’est du chinois. Mais pour moi, c’était une sacrée opportunité. Dans l’équipe Espoir, je côtoyais les pros, on pouvait jouer de temps en temps dans leur équipe… », se souvient-il. Avant de préciser dans un sourire : « mais on n’était pas payé du tout comme les pros ! ».

A la fin de la saison, loin de ses proches, au rythme usant de trois entraînements par jour qui ne lui laissent pas une minute pour fréquenter la fac d’histoire où il s’est inscrit en parallèle, il rend son maillot. « Désillusion totale ». En y repensant, le sportif dit avoir manqué « d’obstination ». « Mais aujourd’hui, malgré les moments difficiles, c’est la raison pour laquelle je suis là, ça m’a aidé à me focaliser sur ce qui m’intéressait vraiment : l’histoire de la Normandie », résume-t-il.

A même pas 20 ans, il commence donc sa deuxième vie. Attention, le basket n’est pas très loin : Antonin Dehays évolue en Nationale 2, le quatrième échelon du championnat en France, et s’entraîne encore tous les soirs. Mais il est désormais étudiant en histoire à temps complet à l’université Lyon 3. Son mémoire de maîtrise est consacré au village de Sainte-Marie-du-Mont, plus connu sous le nom de code « Utah Beach ». « J’ai découvert un monde dans lequel je m’épanouissais. La recherche, c’est rencontrer des gens, partir en vadrouille sur le terrain », raconte-t-il.

L’histoire de la Seconde guerre mondiale en Normandie est inscrite dans ses gènes : en mai 1944, son grand-père maternel Gilbert n’a que 17 ans quand il s’engage comme brancardier en première ligne pour aider les civils après les bombardements. « Il ne m’a parlé de son expérience personnelle que quand j’ai commencé ma thèse, avant qu’il ne disparaisse. Mais c’est bien lui qui a allumé cette flamme », confie aujourd’hui Antonin Dehays.

En 2011, le jeune chercheur passe trois semaines dans les bâtiments imposants de la National Archives and Records Administration, installée à College Park. Coup de foudre pour cette « caverne d’Ali Baba » historique. Et pour une Américaine aussi. Un an plus tard, il pose définitivement ses valises dans la banlieue de Washington.

Antonin Dehays travaille aujourd’hui sur un projet colossal : aider les lycéens des Etats-Unis à créer un mémorial en ligne pour rendre hommage à tous les combattants américains qui sont morts au cours de la Seconde guerre mondiale. Soit environ 400.000 « Silent Heroes ». « Chaque lycéen va pouvoir choisir en début d’année son héros silencieux, suivre le guide que je suis en train de créer pour apprendre à assembler des documents historiques, contacter les familles», détaille-t-il. A raison d’un millier de biographies rédigées par an, ce travail d’encadrement pourrait bien l’occuper « pendant encore trente ans », plaisante Antonin Dehays.

Du haut de son 1,86m, le basket fait encore partie de sa vie. « La compétition m’a écoeuré. Mais j’ai compris, assez tard, qu’on pouvait prendre du plaisir à jouer au basket », confie-t-il. Tous les samedis, il donne des cours, en français, à des enfants de la région de Washington. Et n’exclut pas, un jour, de se lancer dans une nouvelle reconversion.