Anna Gavalda et le poireau de Flaubert

Dans les poches de sa veste, Anna Gavalda a des antisèches. Dans l’une, c’est un traducteur électronique. Dans l’autre ce sont des phrases indispensables qu’elle a demandé à son voisin d’avion (un architecte, comme le personnage de son prochain livre) de lui traduire parce qu’elle en était sûre d’en avoir besoin à New York. L’une est de Colette : «avec les mots de tout le monde, écrire comme personne». L’autre dit que les livres faciles à lire sont les plus difficiles à écrire.

Cette deuxième phrase, elle l’a employée chez Barnes and Noble. Jeudi soir, elle était invitée à la librairie d’Union Square pour un entretien croisé avec la chanteuse Rosie Thomas. La journaliste Katherine Lanpher qui anime le programme explique au public américain que le livre de Gavalda «Ensemble c’est tout» (Hunting and Gathering en anglais) s’est vendu à un demi million d’exemplaires en France, qu’il vient d’y être adapté au cinéma et a été traduit dans 36 pays. «She is hot, hot, hot !» A côté de l’élégante Anna Gavalda, Rosie Thomas a un look disons plus Seattle, des airs de petite fille et une barrette dans les cheveux. Elle a une voix aussi haut perchée que celle de Gavalda est grave et chante des jolies chansons folk, comme on aimerait en écouter pour les longues routes en voiture si on avait une voiture.

Katherine Lanpher décrit le vent d’optimisme qui souffle dans «Ensemble c’est tout». «Pourtant je suis quelqu’un de pessimiste », insiste Gavalda, avec un ton si grave que la salle en reste bouche ouverte. « Si c’est un challenge d’écrire une histoire d’amour ? » « Ca en est encore plus un d’en vivre une» répond-elle.

La romancière s’excuse de mal parler anglais (elle le parle très bien), elle reconnaît aimer écrire pour les gens qui n’aiment pas lire. Et ça ne veut pas dire que c’est plus facile, insiste t-elle. D’ailleurs, elle dit avoir plutôt plus de mal à écrire maintenant qu’elle a du succès, elle a peur d’avoir perdu de sa fraîcheur.

Interrogée sur ses auteurs américains préférés, elle cite Steinbeck qui peut tout écrire, des Raisins de la Colère à bâtir une histoire à partir de deux saoulards autour d’une bouteille de Whisky. Et votre amour pour Flaubert ? l’interroge Katherine Lanpher. «He is my chouchou», s’attendrit Gavalda qui n’a pas eu le temps d’utiliser son traducteur automatique.  «Your petit chou ? Your little cabbage ?» essaie de traduire l’animatrice. « Disons que pour moi ce serait plutôt un poireau… », corrige la romancière. Elle n’a pas le temps de développer la comparaison, la salle glousse déjà. L’animatrice aussi. « Is there a double entendre ? » demande Gavalda. Hampher est morte de rire. L’écrivaine tente de s’en sortir en disant alors que Flaubert ce serait plutôt du céleri, mais du céleri branche… L’animatrice pliée de rire lui conseille de passer à autre chose.

Pas étonnant que Gavalda file aussi facilement les métaphores culinaires. Elle a passé beaucoup de temps à faire des recherches autour des fourneaux pour son dernier livre. Et elle aime les cuisines. «C’est là où se passent toutes les choses importantes dans une vie, là où se tiennent toutes les conversations importantes. »

Rosie Thomas, dont on avait entendu la voix qu’en chanson est d’accord. Son disque, These Friends of Mine, a aussi beaucoup mûri dans les cuisines de ses copains. Elle dit chanter les jours où la voiture ne démarre pas, le petit ami vient de rompre en disant que ça ne marchait pas et où on ne sait pas comment payer son loyer. Elle fait rire en racontant des histoires de son frère un peu loseur, représentant en produits pharmaceutiques. «Quand on montre sa vulnérabilité on est invulnérable», lui dit Anna Gavalda, manifestement sous le charme. Leurs routes vont se croiser. Le lendemain, la romancière ira signer des livres chez McNally Robinson sur Prince Street. Rosie Thomas prend l’avion pour l’Europe. Elle jouera au Bataclan le 22 mai. «Ca, je vais lui envoyer du monde », promet Anna Gavalda.