Broadway, tu le veux tu l’auras

Dans les studios encadrés de grandes baies vitrées de l’Alvin Ailey Dance Theater , ça ne sent pas la sueur. Bienvenue au pays de l’air conditionné à gogo, se disait Gwennaelle, en faisant ses premiers temps à l’école d’Alvin Ailey. Dans ce monstre de verre situé au niveau de la 55ème rue, tout est propre, transparent, inodore. « Comme on ne sentait pas la sueur, nous n’avions pas l’impression de travailler, plaisante cette Rouennaise d’origine malgache depuis un banc de Manhattan, un gobelet en carton à la main. C’était sûrement fait exprès pour que l’on se dépense davantage ! » Ce qui n’a en rien effrayé cette bosseuse qui s’est dit un beau jour, quand elle vivait encore à Paris, qu’elle serait danseuse dans la compagnie d’Alvin Ailey !

Pèlerinage arty

Gwennaelle Rakotovao Gwennaelle pose dans une nouvelle de séries de photos qu’elle a récemment commandées, et qu’elle envoie par email aux compagnies de danse qui auditionnent.
Gwennaelle,Myriam et Tatiana ont intégré leurs écoles de danse grâce à l’International Student Visa Program (ISVP). Sans audition à passer, ce programme d’une durée de 2 ans, de 4800 dollars l’année chez Merce Cunningham à 8000 chez Ailey, attire les danseurs internationaux par centaines. Dans son bureau à l’école Steps on Broadway, institution new-yorkaise de ballet depuis 30 ans, Claire Livingstone, directrice artistique, désigne une carte accrochée au mur indiquant la provenance de ses étudiants. Les cinq continents sont épinglés. «C’est une sorte de pèlerinage auquel doit se livrer tout danseur», commente le percussionniste du studio Cunningham, Taylor Mclean, qui y voit défiler des nouvelles têtes depuis quinze ans.

Quel danseur sensé ne s’est pas rêvé un jour sous les feux de ce gigantesque temple de la danse qu’est New York, où ont installé leurs studios Merce Cunningham, Alvin Ailey, Martha Graham ? Même bien avant l’époque des danseurs modernes, quand Paris était encore le centre incontesté du monde de la danse, certaines ballerines de l’Opéra partaient faire carrière à New York. C’est dire son attrait jamais égalé. «Je me sentais dans une impasse à Paris alors que j’avais de New York cette image de ville artistique aux mille possibilités, résume Gwennaelle, qui pratique chez Ailey les danses moderne, classique, africaine et les claquettes.

Repérez-moi !

Évidemment, les danseurs ont un même but, ou plutôt la même espérance: se faire repérer au hasard d’une classe, d’un workshop, d’une audition, en fait s’extraire à tout prix de cet anonymat dans lequel ils sont plongés, tous égaux, à leur arrivée. C’est ici que la bataille commence. Mais bizarrement certains sont plus avancés que d’autres, privilégiés. Chez Ailey, Gwennaelle a vu ainsi son rêve se dissoudre, impuissante : « les profs invitent certains élèves à participer aux workshops et pas d’autres. Le programme dans lequel j’étais inscrite était aussi le moins cher. On ne me donnait jamais la chance de me montrer. C’était très dur parce qu’au fond, tu es dans l’école, tu vis le rêve au quotidien, mais tu sais qu’il faut à tout prix que tu cherches ailleurs parce que de toute façon ils ne te prendront pas dans la compagnie. » Une expérience décourageante ? «Au contraire, cela m’a motivée. J’étais à New York, j’adore cette ville, je me suis dit que j’allais forcément trouver un projet ailleurs». Tout de même, elle regrette le manque de traitement au cas par cas et d’humanité de cette école «usine », qui accueille environ 200 élèves par an.

Dans l’environnement similaire du Broadway Dance Center (BDC), Myriam, pétulante métisse de 23 ans, a eu, si l’on peut dire, plus de chance. Cent cinquante à 200 danseurs internationaux s’enrôlent chaque année dans ce studio à deux pas de Times Square. À la sortie de l’ascenseur, en face des caisses surmontées d’une enseigne « credit card » ou « cash », sont projetés sur six écrans plats de télévision les cours du studio en simultané avec le dernier Disney. Dès mon premier cours de danse Latin Jazz, la professeur, Maria Torres, m’avait repérée, raconte-t-elle un matin, à la sortie du cours de hip-hop. C’était pourtant la première fois que je pratiquais cette danse. En mai dernier, elle m’a demandé de rejoindre sa compagnie qui se produisait pour la célébration des 25 ans du BDC, c’était incroyable! »

Tatiana Bouru revoit après un cours une des figures classiques de la technique de danse moderne inventée par Merce Cunningham.
Myriam est fonceuse, son énergie a plu. L’aspect psychologique de l’aventure compte autant que les qualités techniques des danseurs. De ce point de vue, Tatiana Bouru, 20 ans, arrivée l’an dernier au studio de Merce Cunningham, a beaucoup appris. En classe, la jeune fille perdait souvent son temps à regarder d’un œil timide et inquiet les autres danseuses au lieu de se concentrer sur elle-même. Ce à quoi l’a poussé Jeff Moen, un de ses professeurs favoris. «Jeff me place en avant dans les cours, ou me demande de refaire un exercice devant tout le monde en solo. En un an, cela m’a totalement changée, les autres filles dans la classe aujourd’hui je m’en fiche, je bosse pour moi», assure-t-elle depuis le café du West Village où travaille Alonso , son petit ami. Sirotant un café au lait qu’il vient de lui apporter, Tatiana explique encore être partie à New York pour apprendre à vivre éloigné de ses parents. Cette année, après avoir reçu la bourse de la Fondation Cunningham qui en gratifie ses meilleurs danseurs, Tatiana court les auditions, confiante et sereine.

Retourner en France ? Surtout pas ! Myriam, l’élève du Broadway Dance Center , revient tout juste d’Angleterre où elle dansait dans la comédie musicale de sa bienfaitrice, un spectacle historique sur la Salsa, au festival de Salsa de Southport. «Je ne suis pas payée, reconnaît cette battante qui a travaillé un an dans un restaurant de Londres en tant qu’hôtesse d’accueil afin de se payer le BDC, mais c’est pour moi une aubaine de travailler avec elle, d’être conduit à rencontrer interprètes et chorégraphes». Car telle est en effet la solution pour ces danseurs étrangers qui ne peuvent, légalement, pas travailler à temps plein sous leur statut d’étudiant. Claire Livingstone explique que «les danseurs venant de l’étranger ont intérêt dans un premier temps à travailler gratuitement pour des compagnies qui pourront, une fois leur formation terminée, leur écrire une lettre de soutien nécessaire à l’obtention d’un visa artiste».

Ce visa, d’une durée d’1 à 3 ans, Gwennaelle, Myriam et Tatiana le veulent toutes les trois. Car aucune ne veut pour l’instant quitter New York. Malgré ses gros moments de désespoir, Gwennaelle assure n’avoir jamais décidé de repartir en France, elle se sent libre ici. «Si je rentre, je devrais être professeur de danse pour subvenir à mes besoins ». Peu de temps après avoir fini sa formation chez Alvin Ailey en mai dernier, elle a été prise sur audition dans une petite compagnie de Brooklyn, T-Lion Dance Body Stories, avec laquelle elle s’est déjà produite 5 fois grâce à une autorisation de travail qu’elle s’est procurée pour 300 dollars. « Les performances sont toujours payées, pas les répétitions, mais c’est une petite compagnie qui monte, je veux monter avec elle. » Fin octobre, elle se produira au renommé Baryshnikov Arts Center , autant dire que c’est là un premier pas vers la consécration. Plus que jamais déterminées, Gwennaelle, Myriam et Tatiana entendent bien continuer de cultiver leur petit lopin de rêve américain.