Christine Dagousset, Mlle Chanel en Amérique

Christine Dagousset a l’habitude, c’est presque un rituel: tout visiteur qui entre dans son bureau a le regard happé par l’immense fenêtre, côté Nord. Du 44e étage, 9 West 57e rue, la vue sur Central Park est majestueuse, «la plus belle de Manhattan» estime la maîtresse des lieux, ses yeux dorés, vifs et rieurs rivés sur l’étendue arborée. Le parc est l’endroit qu’elle préfère. Elle le connaît bien: tous les matins, elle le traverse à pied pour se rendre au travail. « Je m’estime chanceuse, la plus chanceuse de l’industrie, d’être ici à New York, dans cette maison ».

Parisienne de 45 ans, « citoyenne du monde » comme elle se présente elle-même, Christine Dagousset a toujours voulu travailler chez Chanel. Un rêve d’enfance. Aucune petite madeleine à aller chercher. « Ma mère ne s’habillait pas en Chanel et ne portait pas de parfum de la marque », avoue-t-elle. Non, juste une profonde attirance pour les 2 C enlacés et leur histoire. Dès ses débuts chez l’Oréal à Paris, son diplôme de l’ISG en poche, on la surnomme “Mademoiselle Chanel”. « A cause d’un style, sans doute. J’ai toujours aimé m’habiller en noir et blanc ». Une allure aussi: Christine Dagousset est longue et mince, une silhouette à la Coco accentuée par un pull sombre porté prêt du corps et une jupe étroite (Chanel, bien sûr).

Elle restera 11 ans chez l’Oréal avant d’intégrer la maison de luxe en 1998 en tant que directrice internationale marketing-soins. Sept années plus tard, elle se voit proposer le poste de directrice générale Parfums et Beauté au siège new-yorkais. « On y va » lui lance son mari. Il quitte le ministre de la Culture et de la Communication dont il est le chef de cabinet et renonce à sa carrière. Un soutien infaillible qui le mènera à la photographie. Loyauté aussi de son employeur: à peine 3 mois après son arrivée à New York, elle est enceinte. Plus d’un patron aurait enragé. « Pas ici », assure Christine Dagousset. « Je n’ai reçu que des marques de gentillesse et de respect ».

Christine Dagousset parle avec beaucoup de simplicité, à l’image de son mode de vie. Elle dit sortir peu, préférer profiter de sa petite fille de 3 ans. Quelques expositions, des restaurants, un peu de cinéma. Elle n’hésite pas à dire qu’elle n’a pas aimé le film “Coco avant Chanel” dans les salles l’an dernier – « ce n’est qu’un avis personnel ». Même franchise pour parler des Américains. Elle déteste l’avalanche de bons sentiments dont ils peuvent faire preuve trop rapidement. Ou encore leur manie de lancer des “honey” à tout bout de champ. « Ça n’a pas de sens, “honey” doit être donné à un intime! ». En revanche, elle aime leur pragmatisme et leur optimisme. « Ils sont foncièrement positifs. S’ils soulignent quelque chose qui ne va pas, c’est toujours pour donner de l’espoir ». Primordial pour Christine Dagousset qui a reçu une éducation française stricte. Elle se décrit exigeante – « j’avais la réputation d’être “tough” plus jeune », mais l’esprit d’outre-atlantique l’adoucit. « Je suis devenue plus tolérante, à commencer vis-à-vis de moi-même ».

Si elle accepte de se dévoiler aujourd’hui – ses interviews sont rares, Christine Dagousset se montre en revanche réservée sur l’aspect “business” de Chanel. Depuis des décennies, il est impossible d’obtenir le moindre chiffre sur l’entreprise. Aucun résultat n’est publié, un luxe que seules les sociétés non cotées en bourse peuvent s’offrir. Quand on évoque le culte du secret, la directrice générale préfère parler de culture de la discrétion. Christine Dagousset reconnaît toutefois que l’année 2009 a été difficile pour son département, crise économique oblige. « Nous sommes plus chers que la concurrence, mais 2010 commence très bien ». Les États-Unis restent le 1er pays consommateur de produits de beauté de la griffe, devant le Japon. Le soin prend notamment un essor particulier, « du fait d’une prise de conscience précoce du vieillissement chez les Américaines. Elles ont toutes des dermatologues et se soucient très tôt de leur peau ». Les gloss et fonds de teint marchent très fort. Le marché du parfum est, à l’inverse, en déclin, affecté par la multitude de flacons grand public lancés depuis 10 ans par des célébrités. Cela n’empêchera pas le lancement, le 2 avril prochain, d’une nouvelle version du parfum Chance créé par le nez de la maison, Jacques Polge, Chance eau tendre.

Et puis, il y a toujours N°5, le parfum Chanel le plus vendu au monde. Depuis que Marilyn Monroe a déclaré se vêtir de quelques gouttes de N°5 pour la nuit, en 1953, le mythe est savamment entretenu. Les plus grandes stars l’ont incarné: Catherine Deneuve, Carole Bouquet, Nicole Kidman ou encore Audrey Tatou aujourd’hui. Et pas question de célébrer l’an prochain les 90 ans du légendaire parfum, « N°5 est intemporel ».

L’entretien s’achève, Christine Dagousset va se remettre au travail. Elle se tourne vers la baie vitrée, sourire aux lèvres. « J’aime le ciel ici, toujours bleu. Et l’air pur de New York, l’air de l’Océan ». Une histoire de parfum… évidemment.