Cyrille Aimée: la passion du jazz

Quand je l’ai retrouvée pour l’interviewer au Café Café sur Greene Street, je n’avais pas beaucoup de temps. Ce ne sera pas long, me suis-je dit: elle est jeune, elle n’aura pas grand chose à raconter. Je me trompais. Cyrille Aimée a de la passion et des histoires à revendre. Et je serais bien restée à les écouter toute la nuit, plus longtemps encore si elle s’était mise à chanter… Si vous voulez l’entendre, vous avez cette semaine une rare opportunité: elle chantera avec le guitariste Diego Figueiredo, qui vient spécialement du Brésil pour l’occasion, au Dizzy’s Club de Lincoln Center, du 31 mai au 4 juin à 23h. Et si vous la manquez, vous pourrez vous rattraper à l’automne, mais sans Diego: Cyrille Aimée chante le samedi soir au Cupping Room de Soho.

Cyrille-Aimée Daudel, née en 1984, a grandi à Samois-sur-Seine, dans une maison juste en face de celle où avait vécu Django Reinhardt et où il était mort en 1954, trente ans avant sa naissance. Son père, un businessman français, et sa mère dominicaine se sont rencontrés à Saint-Domingue d’où sa mère est originaire, quand celle-ci avait dix-huit ans. À deux semaines Cyrille est partie au Cameroun, où son père a été en poste pendant trois ans. Après le Cameroun, New York, où son père travaillait pour Hermès dans le marketing. C’est là qu’est née sa soeur. La famille est retournée en France en 1990, avec un intermède de deux ans à Larchmont en 94. En dépit de tous ces déplacements, Cyrille-Aimée n’a pas une hésitation: le lieu dont elle garde la nostalgie la plus forte, son chez-elle, c’est Samois-sur Seine, vrai village typique à une heure de Paris. Typique, mais aussi singulier: chaque été il y avait à Samois-sur-Seine un festival Django Reinhardt attirant les manouches de toute l’Europe, qui venaient rendre hommage au grand musicien. Le festival avait lieu sur une petite île en face de chez Cyrille. Il y avait de la musique partout, dans le village et dans les champs. Les manouches parlaient à l’adolescente, ils admiraient son beau vélo rouge, ils montaient dessus à cinq. Elle était fascinée par leur manière de vivre, leur musique, leur liberté, leur naturel que l’école n’avait pas formatté. Elle a commencé à les suivre et à les filmer. Elle s’est mise à parler manouche avec eux. Les gens du village ont averti ses parents: “Attention, votre fille traîne avec les manouches!” Ses parents lui ont interdit de sortir avec eux. Elle a fait le mur. Elle a appris à lire et à écrire à son meilleur pote, Lumpi. Il lui a appris à jouer de la guitare. Elle remplissait les feuilles de sécurité sociale des manouches; elle passait ses nuits à jouer de la guitare autour du feu avec eux. Les voisins l’ont dénoncée, et elle s’est rebellée contre ses parents: “Vous n’avez pas le droit de m’en empêcher!” Ils ont eu l’intelligence de comprendre que c’était la musique qui l’attirait, et ils ont fait confiance à leur fille.

Un jour le grand-père de Lumpi lui a demandé de déchiffrer les paroles en anglais d’un enregistrement de Django et de le leur chanter. Une révélation: elle a adoré chanter. Après elle n’a plus cessé.

Bonne élève, elle a obtenu son bac avec mention Bien, mais elle était différente de ses condisciples: la seule à écouter du jazz. Elle a pris des cours de guitare avec le guitariste manouche Romane, qui lui a demandé de chanter en classe. Elle a enregistré deux titres avec lui. L’été de ses seize ans, elle est montée sur scène au festival Django devant trois-mille personnes avec l’orchestre de Romane. Ses parents étaient là. Ils ont compris: ils sont devenus amis avec les manouches et leur ont ouvert leur maison pour qu’ils puissent prendre des douches. Le petit-fils de Django, David Reinhardt, est devenu l’un de ses meilleurs amis. Après avoir chanté trois morceaux d’un concert à seize ans sur la scène du festival Django, Cyrille a su ce qu’elle voulait faire de sa vie.

Quand ses parents ont déménagé à Singapour avec sa soeur, elle est restée à Paris et s’est inscrite à l’American School of Modern Music. L’été de ses dix-huit ans, après des vacances dans sa famille maternelle à Saint-Domingue où elle a rencontré un pianiste de jazz avec qui, juste avant de prendre son avion pour Paris, elle a enregistré dix titres en une heure, elle a posé sa candidature à la Star Academy, pour rire. Elle a enregistré une vidéo avec une amie et s’est bien amusée. Au terme de plusieurs semaines d’auditions, elle est retenue comme une des seize qui vont entrer dans le château. Seize, sur cent-cinquante mille au départ. Elle se retrouve sur la pochette de Télé7jours, elle film le clip d’entrée, et TF1 lui présente le contrat de téléréalité: il ne reste plus qu’à signer.

Cyrille-Aimée se rappelle précisément le moment qui a décidé de sa vie: elle se trouvait au Caveau des Oubliettes à Paris, en train de filmer un clip avec une équipe de TF1. Les musiciens de jazz qui mangeaient un morceau avant leur numéro qui commencerait plus tard la regardaient d’un air sceptique s’agiter sur la scène et chanter de la musique pop. Elle a soudain pensé qu’elle avait envie d’être avec eux, de chanter avec eux, et pas de se retrouver dans une émission de téléréalité ni liée à TF1 pour dix ans. Le lendemain matin, elle s’est enfuie. Sans rien dire à personne, elle a pris l’avion pour Saint-Domingue et s’est réfugiée chez le pianiste de jazz qu’elle avait rencontré pendant ses vacances. TF1 l’a cherchée partout et a même tracé des appels de son père pour la retrouver. Ils voulaient lui envoyer un avion militaire. Ils l’ont suppliée. Mais elle n’avait aucun doute.

À Saint-Domingue, les choses ne se sont pas si bien passées. Le pianiste chez qui elle s’était réfugiée, père de trois filles de son âge, ne voulait ni la laisser sortir le soir, ni l’autoriser à chanter avec un jeune pianiste qu’elle souhaitait aider. Cyrille a bravé l’interdit et s’est retrouvée à la porte. Elle a été recueillie par une tante, et s’est mise à chanter avec le jeune pianiste. Au bout d’un mois elle gagnait sa vie sans problème: elle était appelée partout et donnait sept concerts par semaine. Elle était la meilleure. Elle se sentait bien à Saint-Domingue, mais un peu seule aussi. C’était trop facile. Au bout d’un moment l’ennui l’a gagnée. Elle a pensé à New York.

Elle a été acceptée avec une bourse à l’école de musique de SUNY Purchase, et a découvert les classiques du jazz qu’elle ignorait, Miles Davis, John Coltrane, ainsi que les instruments que les manouches ne jouaient pas: la trompette, la contrebasse… Elle était la seule fille de la classe et la seule chanteuse. Elle avait vingt-et-un ans. Pendant l’été elle a emmené cinq de ses copains musiciens, Américains qui n’avaient jamais quitté leur pays, dans une grande tournée des festivals de jazz en Europe. Ils dormaient dehors et jouaient dans la rue. À l’Umbria Jazz Festival de Perugia, ils ont eu tant de succès lors de la jam session que le patron du restaurant les a invités à venir jouer tous les soirs en les nourrissant et en les logeant dans une chambre où il y avait un seul lit que les cinq garçons laissaient à leur princesse, Cyrille.

L’été suivant, ils sont tous retournés en Europe, et Cyrille a quitté son groupe quelques jours pour aller participer à la compétition de jazz vocal à Montreux, où elle a obtenu le premier prix et le prix du public. Elle y a gagné de l’argent, et l’enregistrement d’un disque, son premier album, tourné au printemps suivant dans un magnifique chalet suisse où elle a emmené ses cinq copains: Cyrille Aimée and the Surreal Band. David Reinhardt est venu de Paris enregistrer deux ou trois morceaux. C’est à Montreux qu’elle a également rencontré le guitariste brésilien Diego Figueireda.

De retour à New York, elle a obtenu de chanter tous les samedis soirs au Cupping Room, un restaurant de Soho, sur West Broadway et Broome. À l’école, elle a appris à utiliser la Loop Peda, petite machine où elle enregistrait sa voix et la superposait. Sur Myspace elle a été contactée par le groupe électro-swing Caravan Palace avec qui elle est partie en tournée dans quinze pays pendant l’été et a chanté dans des festivals devant dix mille personnes. Le guitariste brésilien rencontré à Montreux l’a contactée, également sur Myspace, et l’a invitée à Sao Paolo pour enregistrer un CD, Smile. De retour à New York, elle fait la promotion du CD et obtient une semaine au fameux Dizzy’s Club de Lincoln Center. Un producteur japonais les entend et, dix jours plus tard, fait revenir Diego du Brésil pour enregistrer un nouveau disque avec Cyrille, Juste the Two fo Us.

Elle avait fini l’école, elle habitait Brooklyn avec ses six potes dans un appartement où ils étaient serrés comme des sardines. En 2010 elle a posé sa candidature à la compétition Thélonius Monk à Washington DC. Les juges étaient des noms célèbres du jazz, Al Jarreau, Deedee Bridgewater, Diane Reeves, Kurt Elling, Patty Austin… Cyrille a  passé les deux premières sélections et a été retenue parmi les trois finalistes. À sa déception–elle s’était habituée à gagner!–elle a obtenu le troisième prix et l’explique en disant que le jury ne favorisait pas l’improvisation, qui fait sa force. Mais elle s’est consolée: l’important, c’était d’être une des finalistes. En septembre 2010 elle a enregistré son quatrième CD, Cyrille Aimée + Friends Live at Smalls, avec Roy Hargrove, un trompettiste connu.

Cyrille Aimée fait de plus en plus de concerts hors de New York. Elle est invitée à chanter à Chicago, Detroit, Cleveland, San Francisco. En juillet elle sera à Montreal et chantera avec le Cirque du Soleil. Depuis un mois elle a un agent–l’agent du groupe Hot Club of Detroit.

New York, pour elle, c’est la musique. À peine entre-t-elle dans un club qu’un nouveau musicien lui cloue le bec. Il n’y a pas d’autre endroit au monde où sa présence serait plus cohérente. Pour l’instant. Car Cyrille sait aussi qu’elle retournera en France le jour où elle aura un bébé. Elle ne veut pas que son enfant grandisse à New York, mais dans un village comme Samois, dans les arbres, dans la forêt de Fontainebleau, avec la liberté qui est celle des manouches. Ce sera un chagrin de quitter New York et la musique, mais elle sait déjà qu’elle sera mère à cent pour cent et vivra pour le bébé. Une telle énergie, une telle passion émanent d’elle qu’on la croit. Ce n’est pas pour demain. Elle n’a que vingt-sept ans, et se donne encore au moins dix ans à New York.