Des rappeurs de La Courneuve au pays du « Yes We Can »

Au départ, il y avait le pari un peu fou de l’artiste texan Monte Laster: faire venir un groupe de jeunes rappeurs de La Courneuve, où Monte vit et travaille, aux Etats-Unis. En 2008, l’élection de Barack Obama lui donne l’excuse parfaite. Et puis, il y a eu la rencontre, décisive, avec Muriel Quancard. Cette productrice française, à l’origine avec d’autres de la Biennale d’Art contemporain à Harlem qui devrait avoir lieu en 2012, cherchait des artistes en résidence pour une série de collaborations artistiques en préparation de l’événement.

Le 4 mars dernier, le voyage de nos huit courneuviens et de leurs accompagnateurs a pris fin. Retour au 9-3, des images plein la tête: un « hug » entre un étudiant et son professeur au Pratt Institute de Brooklyn : « On aurait porté plainte en France » ; des photos au World Trade Center aux côtés de policiers… souriants : « IM-PO-SSIBLE chez nous » ; Ou encore Times Square sous la neige : « On avait les pieds en glaçon » se souvient Houssam, le seul danseur de Our Better Angels – le nom donné au groupe en référence à un discours d’Obama.

Pendant deux semaines, l’une passée à New York et l’autre à Washington, nos jeunes rappeurs n’auront pas chômé. Parmi les temps forts, une rencontre avec Abiodun Oyewole, pionnier du rap US; un concert devant 40 ambassadeurs francophones à Washington. Une visite de la Maison-Blanche et de « Ground Zero », avec pour guide Lolita Jackson, rescapée des deux attentats contre le World Trade Center (en 1993 et 2001).

Et puis, il y a eu les Polo Grounds, un « project » d’Harlem. Une révélation pour les jeunes des « 4 000 », cité que Nicolas Sarkozy avait juré de nettoyer au Kärcher en 2005. « A Harlem, on rénove. Chez nous, on détruit, observe Ihab, alias B-Ghetto, faisant allusion aux destructions de barres HLM en France. C’est une grande différence qui enrichit Harlem et qui nous, nous détruit car détruire coute plus cher que rénover. »

Il ajoute : « Chez nous, on est tiré vers le bas. Si tu as une belle voiture, ton frère va peut-être te la brûler car il n’en possède pas. Ici, les gens sont tranquilles. Il y a un certain amour, un échange. Pas de voiture qui brûlent, pas d’arrachage de sacs…»

Quand on lui demande si, selon lui, il est plus facile d’être jeune de banlieue que jeune de « project », il est moins sévère: « C’est difficile pour tout le monde. A la Courneuve comme ici, les jeunes de couleur sont victimes de préjugés. Le plus difficile est de se battre pour sortir du lot.»

Dans l’exploration de la différence, le choc culturel a parfois été trop dur à encaisser. Monte Laster se souvient : « Quand on est arrivé à DC, personne ne voulait sortir du bus car ils avaient l’impression d’être dans un quartier d’affaires et qu’il n’y aurait rien à voir. Ça m’a surpris car en tant qu’Américain, je connais le Capitole, la Maison Blanche, etc (…) Parfois, ils ne réalisaient pas l’ampleur de ce qui leur arrivait. Avant le concert pour les 40 ambassadeurs à Washington (ndlr, dans le cadre de la remise du prix de la Francophonie), ils regrettaient qu’il n’y ait que 40 personnes ! Mais c’est plutôt attachant.»

Pour les organisateurs, le contrat est rempli. «C’est un projet complexe qui résonne à différents niveaux : artistique, intellectuel et humain. Les meilleurs moments sont ceux qui ont permis la collision de tout ça, affirme Muriel Quancard, citant notamment la rencontre avec Abiodun Oyewole, pape du rap américain. Les jeunes sont capables d’analyser les choses sous un angle que je n’aurais pas considéré. » Pour Monte Laster, l’objectif était de créer « des connections » entre le groupe et des personnalités influentes dans leur milieu. « Quand il y a une possibilité de contact direct, les choses avancent beaucoup plus vite, souligne-t-il. Ces jeunes ne peuvent plus dire ‘Nous n’avons pas eu cette chance’. A eux de décider maintenant ce qu’ils vont en faire. Ils ont entre seize et dix-huit ans. Ils ont le temps».

« A New York, j’ai réalisé que dans tu faisais la vie par tes réflexions, tes réactions, ton sourire, savoir quand parler fort ou pas, analyse Ihab. Ma mère me l’avait appris mais je m’en rends compte que maintenant. Il faut que je lui rende la monnaie de ce gros billet qu’elle m’a donné à mon enfance.»

Leur seul regret : ne pas avoir pu rencontrer Barack Obama. « Je veux lui dire ‘bravo’ pour ce qu’il a fait et lui souhaiter ‘bon courage’ pour l’avenir, glisse Houssam. Et :recevez nous la prochaine fois !’»

(Photos: Joanna Maclennan)

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