Dollar après dollar, le long chemin de Brooklyn à Paris

Dès la porte d’entrée de l’International Arts Business School, le visiteur sait à quoi s’en tenir. Deux gardes armés, des caméras de surveillance et un portique de sécurité, «le premier installé dans une école publique à New York, il y a vingt ans», selon le principal Leonard Trerotola : le ton est donné. Une scène quotidienne pour les 413 élèves de ce lycée public défavorisé de East Flatbush, dans l’Est de Brooklyn.

Le campus George Wingate, ou se trouve l'International Arts Business School, dans le quartier d'East Flatbush à Brooklyn
Avec 60% d’élèves issus de familles vivant en dessous le seuil fédéral de pauvreté, le International Arts Business School (IABS) accueille depuis 2003, à l’emplacement de la George Wingate High School, des ados de Brooklyn, du Queens et de Manhattan. «Vous ne pouvez pas imaginer tout ce que j’ai vu ici depuis mon arrivée, raconte Trerotola. Un meurtre, des viols, des bagarres… Il faut toujours être à l’écoute».

Pourtant, le lycée s’est progressivement fait un nom dans l’enseignement des Arts et des Langues à New York. En effet, lorsqu’il a pris les commandes de l’IABS en avril 2004, Leonard Trerotola a lancé de nouveaux programmes artistiques et linguistiques, calqués sur ceux d’établissements plus importants. «A mon arrivée, l’espagnol était enseigné par un assistant social à temps partiel et le français n’était pas enseigné du tout», se rappelle-t-il. «A la demande des élèves, nous avons ouvert de nouveaux cours de langue. J’ai recruté deux professeurs d’espagnol et un professeur de français à temps plein», indique le principal devant ses étagères débordant de dictionnaires de français, allemand, espagnol, arabe et même de japonais.

Aujourd’hui, le lycée consacre 162 000 dollars à l’enseignement des langues, soit «le triple de ce que consacrerait un établissement de notre taille», assure Trerotola, qui réfléchit à créer, en plus des cours existants d’italien, de français, d’espagnol et allemand, un cours de japonais. «Aller à la rencontre d’autres cultures est un très bel outil pédagogique. Nous voulons l’intégrer à l’esprit de notre école».

« BIENVENUE A LA CLASSE DE FRANÇAIS »

Après avoir été escorté dans un long couloir circulaire, le visiteur arrive à la salle 1-35. «Bienvenue à la classe de français», peut-on lire sur la porte de cette grande salle où un groupe de dix élèves est en train de déjeuner, sous les yeux du Petit Prince.

Ces élèves constituent le «Cercle français», un club qui se réunit chaque semaine depuis deux ans sous la direction –p– de Salima Smith, la professeure de français. Selon «Miss Smith», comme l’appellent ses élèves, le «Cercle français» est l’un des clubs les plus actifs du lycée : «Nous organisons des fêtes, des déjeuners, des loteries et des sorties dans des lieux francophones». Les élèves y lisent des livres, comme le Petit Prince d’Antoine de Saint-Exupéry, et y pratiquent le français, dans la bonne humeur. «Le français, c’est difficile mais important. Avec Madame Smith, c’est très amusant», souligne Alex, 15 ans, dans un français parfait.

Salima Smith (au centre) entourée de ses éleves
Arrivée en 2006 après avoir enseigné en Californie, Salima Smith dit être «tombée amoureuse» de ces lycéens qui, selon elle, apprennent le français pour échapper à leur quotidien. «Tout le monde autour de moi apprend l’espagnol, remarque Alicia, 16 ans. J’ai choisi d’apprendre le français car je voulais être exposée à quelque chose de nouveau». Latiya, 16 ans, renchérit : «J’ai envie d’explorer différents endroits de Paris et voir comment les autres vivent […] Je veux découvrir le monde».

Mais pour ces élèves, le club de français, c’est aussi beaucoup plus. «Je suis un peu comme leur maman, sourit Salima. Souvent, les élèves viennent me voir pour se confier, Nous sommes une vraie famille où chacun a la liberté de parler et être celui qu’il veut être.»

LE GRAND VOYAGE

Depuis le début de l’année, Salima Smith voudrait offrir à ces enfants une expérience qui les changera à jamais. Après plusieurs voyages personnels en France, dont un séjour d’étude d’un an à Sciences po, elle souhaite à présent organiser un voyage à Paris pour les dix élèves de son club.

Près de la moitié du groupe n’est jamais sortie de New York. Aucun, sauf un, n’a mis les pieds en Europe faute de moyens. Ce n’est pourtant pas l’envie qui manque : pour sa part, Latoya, 16 ans, voudrait découvrir “les Champs-Élysées”, les autres “le Sacré Coeur”, “la Tour Eiffel” ou encore “le TGV”. Et bien sûr l’incontournable “Disneyland”. «Je leur ai montré des cahiers Clairefontaine et des stylos plumes. Et pendant deux semaines, ils voulaient tout savoir sur la France, et plus particulièrement sur les Monoprix, qui sont les supermarchés qui ressemblent le plus à nos Wal-Mart !», sourit Salima.

Mais le chemin jusqu’à la France reste long. En effet, selon le Board of Education américain, le financement de tels voyages, assimilés à des vacances, ne saurait être assuré par l’argent du contribuable et donc par le budget du lycée. Résultat : les fonds doivent être levés, dollar après dollar.

Depuis un an, le club se mobilise donc. Des déjeuners “français” avec coq-au-vin, purée et crêpes ont été organisés sur le campus du lycée. En décembre dernier, la vente de 400 cartes de Noël dans les rues de Soho a permis de lever 300 dollars. Et pendant l’été, les élèves iront jusqu’à laver des véhicules et organiser un marché aux puces aux abords du campus de l’IABS pour financer leur voyage.

Mais, lorsque Salima Smith fait l’addition, elle reste loin du compte. «Jusqu’à présent 3 000 dollars ont été levés mais il faudrait 2 000 dollars par élève, soit 20 000 au total», indique-t-elle. Et d’ajouter : «Je me suis adressée à McDonald’s et Apple. Sans succès. J’ai écrit un ‘{grant‘ (demande de bourse) qui n’a pas été accepté}». Une lettre envoyée aux parents d’élèves en novembre dernier pour solliciter leur aide est également restée sans réponse. «Le problème, c’est qu’il n’y a pas assez d’argent dans le quartier. Donc le processus est long et difficile». Malgré tout Salima s’interdit de perdre espoir. «On espère être récompensés. Les élèves me forcent à être optimiste.»

(Pour les donations : les chèques doivent être faits à l’ordre de “International Arts Business School, FRENCH CLUB” et adressés à :
Salima Smith
International Arts Business School
600 Kingston Avenue
Brooklyn, NY11203)