Dr Knock ou la réforme du système de santé d’Obama

Le Mint Theater s’est spécialisé dans un genre particulier. Ses pièces sont toutes inconnues, méconnues ou oubliées du public américain. Niché au 3e étage d’un étroit building de la 43e rue, à un bloc de Broadway, ce petit théâtre de 99 places va accueillir, pendant près de 2 mois, la plus célèbre des pièces de Jules Romains, écrite en 1923 et que Louis Jouvet surnommait sa « pièce magique» tant il aimait la jouer: Dr Knock ou le triomphe de la médecine. Ou plutôt Dr Knock or the Triumph of Medicine car il s’agit d’une version anglaise, inédite et scrupuleusement fidèle à la pièce originale. Rencontre dans la salle de répétition avec l’auteur de la traduction, le metteur en scène Gus Kaikkonen, et le directeur artistique du Mint Theater, Jonathan Bank.

Dr Knock ou le triomphe de la médecine a été longtemps oubliée aux États-Unis, la pièce de Jules Romains n’a pas été donnée à New York depuis 1928. Pourquoi la produire aujourd’hui?

Jonathan Bank: Le rôle d’un directeur de théâtre est de trouver la bonne pièce, au bon moment. L’an dernier par exemple, au plus fort de la crise économique, j’ai choisi de produire une comédie car les gens avaient besoin de rire. Dr Knock est une pièce que je connaissais mais j’attendais pour la présenter. Les questions médicales étant d’actualité aujourd’hui avec la réforme de notre système de santé, je pense que c’est probablement le meilleur moment.

Pourtant, Dr Knock n’a rien à voir avec la réforme en cours: c’est l’histoire d’un homme assoiffé de pouvoir qui transforme une bourgade de bien portants en un vaste sanatorium rempli d’hypocondriaques. Il persuade les gens qu’ils sont malades.

JB: Dr Knock pratique une médecine à plusieurs vitesses, en prescrivant des traitements onéreux aux patients les plus fortunés. Ses prescriptions sont ajustées en fonction des biens et des revenus. Or, aux États-Unis, c’est un fait: ce sont les gens les plus aisés qui ont le plus grand nombre de traitements et les plus chers! Dans notre culture, le patient veut une solution onéreuse car il paie cher son médecin. Et cette pièce dénonce l’incroyable pouvoir de l’autorité médicale. Ce pouvoir, on le vit tous les jours. Un soir, mon fils de 2 ans et demi refusait de se laisser brosser les dents. Quand on lui a dit: « Fais le pour le Dr X » – notre dentiste –, il a instantanément ouvert grand la bouche. Nous sommes en plein Dr Knock!

Gus Kaikkonen (en français): C’est l’autorité médicale dans cette pièce, mais ce pourrait être l’autorité religieuse ou politique… Jules Romains a écrit cette pièce en 1923 alors que le fascisme commençait à monter en Europe. Il dénonce la dangerosité de suivre, les yeux fermés, une autorité quelle qu’elle soit. Ce pourrait être également le pouvoir du succès économique. Difficile de résister au succès financier, ce qui a permis à Bernard Madoff, par exemple, d’escroquer autant de monde!

Gus Kaikkonen, vous avez écrit une nouvelle traduction. Pourquoi? Il en existait une, celle du Britannique Harley Granville Barker, datant de 1925.

GK: Granville Barker était un grand homme de théâtre, le plus connu de son époque. Nous aimons beaucoup cet auteur, Jonathan a produit 3 de ses pièces. Mais sa traduction de Dr Knock est très anglaise et trop rigide. Dr Knock était vu comme un aristocrate, alors que c’est un bourgeois. J’ai essayé de rester le plus fidèle possible au texte de Jules Romains.

Vous parlez et écrivez bien le français. Avez-vous rencontré des difficultés à traduire la pièce?

GK: Non, car c’est un langage moderne. Et nous avons gardé les mêmes noms; la petite ville de Saint-Maurice, Dr Knock, Dr Parpalaid… J’ai eu du mal en revanche à trouver une traduction au sobriquet du Dr Parpalaid, “Ravachol”. Ravachol était un anarchiste français du XIXe siècle et cela faisait rire le public du début XXe siècle. Mais, aujourd’hui, qui connaît Ravachol? Il est encore moins connu aux États-Unis. Donc j’ai choisi “Jack the Ripper” (Jack l’Étrangleur) pour conserver le même contraste comique entre la personnalité du Dr Parpalaid, gentil et naïf, et son surnom terrible.

Le célèbre « est-ce que ça vous chatouille, ou est-ce que ça vous grattouille? », ça donne quoi en anglais?

GK: « Does it tickle or does it prickle? ». J’ai découvert que cette réplique était très connue en France. C’est une pièce amusante et sérieuse à la fois, a very serious comedy.

Jonathan Bank, quelle réaction attendez-vous du public?

JB: J’espère que les spectateurs vont mesurer combien Romains était perspicace et visionnaire en écrivant cette pièce, il y a plus de 80 ans. J’espère qu’ils passeront un bon moment, mais aussi qu’ils seront amenés à réfléchir sur leurs propres relations avec la médecine moderne.

Dr Knock or the Triumph of Medicine au Mint Theater, du 14 avril au 6 juin.

311 West 43rd Street, New York

Tickets online: http://www.minttheater.org/boxoffice/

Tickets par téléphone: (212) 315-0231

Prix: 45$ du 14 au 25 avril. 55$ du 28 avril au 6 juin. 25$ pour les -25 ans.