Esther Perel et le sexe de l’Amérique

Le 10 décembre à 22h30, Esther Perel sera l’invitée de l’émission “Les tabous” sur France 2, pour y parler de la virilité, à l’occasion de la sortie de son livre L’intelligence érotique chez Laffont. Publié chez Harper Collins en septembre 2006, le bestseller a depuis été traduit en vingt et une langues. Esther Perel a passé son année à voyager de l’Europe à l’Amérique du Sud en passant par Israël et la Turquie. Dans chacun de ces pays elle a traité de l’érotisme, la plupart du temps dans la langue du pays. Esther Perel parle couramment neuf langues. Newyorkaise d’adoption, elle est d’abord citoyenne du monde.

1. L’enfance à Anvers

Esther Perel est née en 1958 de parents polonais, survivants des camps de concentration, arrivés par hasard en Belgique en 1945. Son père et sa mère, originaires de villes voisines en Pologne, se sont rencontrés sur les routes le jour de la libération des camps. Ce père qui n’a jamais fait d’études et qui a survécu à six ans de camps trouve très vite le moyen de gagner de l’argent en Belgique. Illégal pendant cinq ans, il commence par vendre des cigarettes américaines dans les arrière-salles de cafés, puis va les vendre en Allemagne, puis écoule du stock américain. À peine obtient-il ses papiers qu’il ouvre son premier magasin de vêtements. Esther grandit au-dessus du magasin, dans un quartier populaire d’Anvers, petite deuxième née douze ans après son frère aîné. Des neuf frères et soeurs de son père, des sept frères et soeurs de sa mère, tous sont partis en fumée. Ainsi en va-t-il de tous les amis de ses parents à Anvers: ce sont des survivants et des déracinés. Chez elle on parle cinq langues. Le flamand, c’est la langue de l’école. Le yiddish, le polonais et l’allemand, les langues de la maison. Le français, la langue sociale. L’hébreu, elle l’apprend à l’école. Toutes ces langues sont absorbées facilement. Dans ce milieu anversois où grandit Esther, il est évident d’être plurilingue. La musique de l’adolescence d’Esther est à la fois francophone (Ferré, Ferrat, Brel, Barbara, Moustaki, Reggiani) yiddish et israélienne. Quand elle a douze ans, son père achète une maison à Tel Aviv: ils y passent leurs vacances.

2. Israël. 1976-1981

En 1976, après avoir passé sa maturité, Esther part vivre en Israël. Elle s’inscrit à la fac de psycho. Ce qui l’intéresse, c’est le théâtre et le chant. Grâce à l’émigration massive des Argentins en Israël en 76, elle apprend l’espagnol. Elle fait de l’animation de groupe et travaille avec les sud-américains dans un programme sur l’identité juive et ses différences à travers le monde.
De 76 à 81, ce sont les belles années de Jerusalem, après la guerre de Yom Kippour et avant la guerre du Liban. Esther habite à Jerusalem Est. Le mur n’existe pas encore. Ce sont des années d’une extraordinaire richesse où elle rencontre en Israël des gens du monde entier et voyage dans le monde entier: en Europe de l’est pour y travailler avec les communautés juives, en Afrique du sud avec la troupe de danse folklorique de l’université de Jerusalem, au Mexique qu’elle parcourt en stop avec une amie avant de remonter en voiture de la Floride au Quebec où elle fait connaissance de cousins de ses parents comme eux survivants des camps, à Paris où elle étudie le “théâtre de l’opprimé” à la Cartoucherie de Vincennes avec Augusto Boal exilé du Brésil. De retour à Jerusalem, elle anime des ateliers sur l’identité juive. Comme M. Jourdain de la prose, elle fait du psychodrame sans le savoir.

3. Boston, 1981-83

Elle apprend par hasard qu’une maîtrise en psychodrame vient d’être créée dans un college de Boston. Il semble naturel de s’y inscrire. À peine débarquée à Boston, elle rencontre un Américain de Géorgie, Jack Saul, doctorant en psychologie, qui l’oriente vers la thérapie familiale. Avec sa maîtrise en Expressive Arts Therapy et son diplôme de l’Institut de thérapie familiale de Cambridge, Esther a trouvé sa place dans la psy, mais pas dans le monde. Où vivre? En Israël c’est la guerre du Liban: la plupart de ses amis sont à l’armée. Boston a du charme, mais c’est une ville trop puritaine. Après une rupture douloureuse, elle passe l’été à New York. Elle a vingt-cinq ans. Elle téléphone à Jack Saul, l’ami qui l’a soutenue pendant la rupture. Ils voyagent ensemble en Europe et passent naturellement de l’amitié à l’amour. En novembre 83, ils débarquent à New York avec de l’amour et de l’eau fraîche.

4. New York, ville des opportunités

Ils s’installent à Brooklyn. Esther ne trouve pas de travail. Avec une maîtrise en psychologie, on ne peut rien faire. L’expérience étrangère ne sert à rien. Finalement le 92 Street Y lui donne une chance en lui offrant d’organiser des ateliers s’adressant aux couples mixtes. Elle a enfin une adresse professionelle reconnue aux États-Unis. Elle commence une formation en thérapie systémique avec Salvador Minuchin, qui lui permet d’intégrer ses deux intérêts, la thérapie de couple et l’interculturel. Sa chance, c’est que la communauté juive de New York passe en dix ans de 5% à 52% de couples mixtes. Du jamais vu. Elle est arrivée au bon moment. En 1987, elle ouvre son cabinet.

Elle était venue à New York pour un an. Puis Jack Saul et elle sont restés une deuxième année afin de récolter les fruits du labeur de la première. Des opportunités se sont présentées. Ils ont obtenu des fonds pour tourner des documentaires, Jack sur le troisième âge, Esther sur les relations entre les Juifs et les Blacks. S’ils partaient, ce serait pour aller où? En Israël, la première intifada a commencé. Jack ne parle pas l’hébreu. Il n’a pas envie de vivre là-bas. À New York leur vie est fabuleuse. Ils rencontrent des gens du monde entier, et passent leurs étés à voyager.

En 89 ils ont l’occasion d’acheter un loft d’artistes dans Soho, grâce à Jack qui peint également. Vivre à Manhattan, dans un loft: la vraie vie newyorkaise. Esther aime New York. C’est une ville qui a une âme, comme Jerusalem, comme Paris, et qui reflète votre état intérieur, l’exaltation comme la dépression. Mais elle ne pense toujours pas qu’elle y fera sa vie. Elle partira quand elle aura des enfants. Elle ne peut imaginer d’élever une famille aux États-Unis.

Les enfants, Adam et Noam, sont arrivés plus tard que prévu, en 93 et 96. L’idée de partir a fini par quitter Esther. Elle en a fait son deuil. Deuil à l’idée que ses enfants américains ne connaîtraient jamais de l’intérieur Israël et l’Europe de leurs grands-parents.

Mère de famille et psy, elle est installée, mais dans un mouvement intérieur constant. Dans son cabinet, elle pratique en six langues. La diversité de ses patients lui donne sur l’Amérique un point de vue unique. Elle attend l’occasion qui lui permettra de l’exprimer hors des murs de son cabinet. Elle pense que ce sera sur scène. L’idée de s’enfermer chez elle pour écrire un livre lui est complètement étrangère. Elle est une femme de paroles. Deux jours après le 11 septembre 2001, elle crèe un café philosophique dans le Village: un lieu public où les gens puissent se retrouver pour discuter ensemble. Elle va animer soixante-huit soirées sur soixante-huit thèmes.
2000-2006: Naissance accidentelle d’un livre

En 2000, Esther Perel assiste au congrès de l’American Family Therapy Academy. Un psychanalyste y expose le cas d’un jeune couple qui connaît des difficultés sexuelles depuis la naissance de leur premier enfant. La jeune maman n’a plus envie de participer aux petits jeux qu’ils pratiquaient auparavant, et dans lesquels ils utilisaient des liens. Les psychanalystes sur l’estrade s’interrogent sur le besoin qu’a le mari d’avilir et de soumettre sa femme en l’attachant. Esther ne peut s’empêcher d’intervenir pour exprimer sa surprise: pourquoi juger le mari alors qu’il s’agit de jeux érotiques avec consentement mutuel? Et pourquoi, depuis une heure, n’a-t-elle pas entendu une fois les mots “plaisir” et “érotisme”? À la fin de la session, elle se retrouve entourée de psys européens et sud-américains qui tiennent à la remercier et à lui exprimer leur soutien.

Ce petit incident vient de mettre en route un engrenage qui va modifier radicalement la vie d’Esther. L’année suivante, elle est invitée comme “keynote speaker” à ce même congrès, et se retrouve en train de professionaliser ce qui était jusque là des conversations de dîner. C’est l’époque de Clinton. L’éditeur du Psychotherapy Networker lui demande un article sur l’Amérique et le sexe. Paru en 2002, l’article est repris en couverture du Utne Reader, et publié dans les Best Erotic Writings 2004. Six agents lui téléphonent. Elle comprend qu’elle a touché un nerf. Le projet est envoyé à dix-huit éditeurs. Quatorze l’interviewent. Il y a trois jours de vente publique, et douze éditeurs qui font des offres. Le contrat est important. En moins d’un mois, avant même qu’une ligne soit écrite, le livre est déjà vendu dans sept pays. Pour un premier auteur, qui s’est associée avec un jeune agent dont c’est le premier livre, c’est du jamais vu.

En un an, elle écrit le livre. À sa parution elle l’accompagne dans les médias et se donne partout avec la même générosité. Elle n’apporte pas une solution aux problèmes sexuels des couples; mais un changement de perspective, un pont entre l’Europe et l’Amérique, qu’elle se savait représenter, et qu’elle a enfin trouvé à poser.

Aujourd’hui, Esther Perel voit une cohérence, voire même une nécessité, qui lie son origine, son travail, et sa vie à New York. La communauté de survivants dans laquelle elle a grandi, dit-elle, explique son intérêt pour l’érotisme. Il faut entendre l’érotisme au sens mystique du terme, comme une force vitale et un instinct de survie. Son incroyable vitalité, Esther Perel la tient de ses parents, et cette vitalité qui leur a permis de survivre aux camps et de recommencer à vivre après avoir tout perdu, c’est aussi celle de New York: d’une ville de passage et de melting pot, aux portes ouvertes, où l’on se sent jeune à cinquante ans, où l’on croit que tout est encore possible.