Etre artiste à New York: la galère, des pleurs, mais “on se sent libre”

Julien Hucq : "Il y a une compétition saine entre les artistes."

Une valise et une guitare pour seuls bagages. Déménager est un jeu d’enfant pour Yaël Dray-Barel. Cette chanteuse et musicienne franco-israélienne arrivée dans la Grosse pomme il y a 8 ans change d’appartement toutes les deux semaines, au gré des sous-locations qu’elle trouve. “Je vis partout”, rit-elle. Ce mode de vie répond à la fois à un besoin de se sentir libre et à une réalité : ”les loyers à New York, c’est n’importe quoi”, commente cette artiste bohème.

Elle fait partie des nombreux artistes français qui tentent de se faire une place au soleil de New York malgré la concurrence féroce, les loyers en augmentation et la difficulté à obtenir le bon visa. En dépit de ces obstacles, New York attire toujours autant les artistes, si l’on en croit une étude Center for an Urban Future (CUF) de juin 2017. Entre 2000 et 2015, période marquée par une forte augmentation des prix de l’immobilier, la communauté artistique (définie comme les acteurs, danseurs, musiciens, photographes) de la ville a grandi de 8.338 membres pour atteindre 55.000, soit une hausse annuelle de 17,4% par an. “Tout le monde tente sa chance ici”, explique Yaël Dray-Barel. Dans cette ville où il y a “trop de bruit, trop de gens, trop d’odeurs, trop de choses”, “on peut faire ce que l’on veut, sans être jugé”.

Et cette concurrence omniprésente a des bons côtés, pense-t-elle. “Ca nous pousse à faire d’autres trucs, à apprendre de nouvelles choses, à être créatif.” Autrefois, elle travaillait dans l’informatique à Londres et gagnait “très, très bien” sa vie. De retour à Paris, elle décide de se plonger dans l’art en tant que comédienne mais ne trouve pas son bonheur dans la capitale française où les choses sont “trop lentes”.

Sur les conseils d’une amie, elle s’envole pour New York et s’inscrit dans une école de théâtre. Elle dégote une petite chambre avec salle de bain partagée dans un foyer pour jeunes filles de Chelsea, à 400 dollars par mois. Aujourd’hui, Yaël Dray-Barel n’est pas comédienne. Faire du théâtre est très mal payé, voire pas du tout, explique-t-elle. Il y a quelques années, elle croise le chemin d’un patron de bar qui recherche une chanteuse. Elle se lance et découvre qu’à New York, où la musique live est monnaie courante, les opportunités sont nombreuses dans ce domaine. Et les clients new-yorkais, parfois généreux. “C’est arrivé plusieurs fois qu’une personne me donne 100 dollars de pourboire.

Arrivée comme comédienne à New York, Yaël vit aujourd’hui grâce à la musique.

En 2015, elle se décide à s’inscrire dans un master de musique à Queens College. “J’ai appris plein de choses mais c’était super dur. Je pleurais tous les jours.

Désormais la musique prend tout son temps. Cette femme énergique a monté le groupe Yael and Gabriel avec un guitariste argentin. Ensemble, ils jouent un répertoire composé d’une dizaine de spectacles, mettant tour à tour à l’honneur la musique italienne, le tango, le flamenco ou encore des reprises de Barbra Streisand. “Je me produis dans des petites salles de concert et dans des restaurants, à raison de 3 ou 4 fois par semaine. Je joue aussi sur des croisières”, dit-elle d’une voix gaie. “Financièrement, je ne suis pas milliardaire mais je survis.

“Le pire aurait été de rentrer en France”

Assise dans un café à deux pas du Flatiron, Flo Ankah, 34 ans, dit les choses comme elles sont. “J’en ai beaucoup bavé au début. C’était très dur. C’était comme si j’essayais de garder la tête hors de l’eau. J’appelais ma mère en pleurs à 4 heures du matin.” Cette artiste française, et désormais américaine, est arrivée en tant que danseuse à New York à l’âge de 17 ans. Elle rejoint l’école de la célèbre compagnie Alvin Ailey puis obtient un certificat de danse de l’école Merce Cunningham, avant de renoncer à faire carrière dans ce milieu, découragée par les bas salaires. Elle touche alors à tout : cours de théâtre, de chant, d’opéra, de stand-up, tout en travaillant en parallèle dans un restaurant.

Flo Ankah : "Aujourd'hui, je suis moins bornée."
Flo Ankah : “Aujourd’hui, je suis moins bornée.”

Dans les premiers temps, Flo Ankah se débrouille niveau logement. Elle est d’abord hébergée gracieusement dans une famille, en échange de cours d’aide aux devoirs aux enfants. Plus tard, elle s’installe pendant un an chez la veuve du réalisateur Elia Kazan en échange, là encore, de services. “Elle avait besoin que je lise et trie la correspondance de son mari”, explique-t-elle. Mais, une fois logée dans un appartement à elle, les galères d’argent commencent.

A l’époque, Flo Ankah fait du théâtre et joue dans des spectacles. Elle tente aussi des auditions à Broadway, participe à des films, se frotte à la réalisation. Mais elle est “complètement fauchée”. “Je n’avais pas de quoi payer mon loyer”, se souvient-elle. “J’ai fait deux demandes d’aide auprès de la ville de New York mais elles m’ont été refusées. J’étais à terre. Mais le pire aurait été de rentrer en France. Cela aurait voulu dire que j’avais raté. Je ne voulais pas abandonner.

Elle se tourne alors vers le Actors Fund, une organisation présente à New York, Los Angeles et Chicago qui soutient et accompagne les artistes. Auprès d’eux, la jeune femme apprend à envisager une “carrière parallèle”. “Avant, pour moi, faire des voix off, ce n’était pas de l’art. Maintenant je considère que c’est un privilège lorsque les gens ont besoin de quelque chose que je sais faire.

Aujourd’hui “moins bornée sur le concept d’intégrité artistique”, elle jongle entre plusieurs jobs, la plupart institutionnels. Elle tourne notamment dans des publicités, est embauchée comme comédienne par des grosses entreprises sur des projets de communication interne, fait des voix off. En parallèle, elle termine l’écriture d’une pièce de théâtre.

Ma mère ne comprend pas forcément ma vie. Dans ma famille, les gens ont des maisons, des voitures, des enfants. Moi je sous-loue mon appartement de Little Italy sur Airbnb et je dors sur le canapé quand des gens sont là, lâche-t-elle. Mais j’ai l’impression d’être libre.

“Mon activité de prof m’a permis de tenir”

Julien Hucq, un saxophoniste belge de 34 ans,pose un regard tendre sur ses débuts à New York. “Je suis arrivé avec un visa étudiant puis j’ai fait plein de trucs différents”, raconte ce musicien jazz originaire de Charleroi, et passé par Paris, qui avait déjà enregistré deux albums avant d’arriver aux Etats-Unis. “J’ai accepté des contrats de musicien qui payaient très mal. Je pouvais rentrer chez moi après avoir joué dans un bar avec seulement 10 dollars de pourboire en poche. Je ne savais pas si j’allais pouvoir rester dans cette ville.

Julien Hucq : "Il y a une compétition saine entre les artistes."
Julien Hucq : “Il y a une compétition saine entre les artistes.”

Il décroche ensuite un poste de professeur de musique dans une école privée. “Mes quatre premières années à New York, j’ai pu tenir grâce à ma vie de prof”, admet-il, son saxophone à ses pieds.

Aujourd’hui, l’enseignement lui rapporte toujours un tiers de ses revenus. Un autre tiers provient de ses concerts, performances et enregistrements en studio, et le dernier tiers, de son activité de compositeur. Un équilibre qui semble lui convenir.

Ca me plaît d’être ici, même si c’est exigeant et cher”, explique celui qui rêvait de New York depuis l’adolescence. “L’environnement est très stimulant au niveau musical. Il y a une compétition saine entre les artistes. Les gens se soutiennent les uns les autres et sont plus positifs qu’ailleurs de manière générale.

Pour lui, les choses s’améliorent d’années en années. Depuis un an et demi, il a quitté l’univers des colocations et a maintenant son propre appartement, à Washington Heights. En octobre, il a même sorti son cinquième album – le troisième qu’il enregistre aux Etats-Unis – “Z”. “Je rencontre beaucoup de gens. Les contrats deviennent meilleurs”, se réjouit-il. “Et en ce qui concerne mon travail de compositeur, le fait d’habiter à New York me fait une bonne publicité, ça séduit les clients à l’étranger.