Florent viré du Meatpacking

Au début des années 80, j’étais un des seuls restaurants dans le quartier. De toutes façons, il n’y avait pas grand chose, c’était encore surtout des boucheries et des abattoirs. De 9h du matin jusqu’à minuit, c’était mort, l’ancien proprio ouvrait même de minuit à midi, c’est pour vous dire“. Florent Morellet est en train de décrire l’un des quartiers les plus réputés de New York aujourd’hui, le Meatpacking. Dans les années 70, Florent a découvert le quartier de la même manière que les gens qui n’étaient pas bouchers, c’est-à-dire à travers les bars gays et les «boîtes sex ».

«J’aimais l’activité tôt le matin, le quartier était tout éveillé quand on sortait de boîtes, c’était super». Tombé amoureux du quartier, qui lui rappelait l’effervescence des Halles, Florent prend le pari de s’installer ici et saute sur l’occasion lorsqu’elle se présente, en août 1985. «J’étais quasiment sûr de mon coup. Comme j’avais travaillé dans un restaurant de Soho, entre 1978 et 1984, je savais que ma clientèle allait me suivre». Il imagine lui-même son restaurant, «sorte d’hybride entre le bistrot parisien et le «diner» américain“.

“T4 affichés au mur”


Autour de lui, le quartier changeait progressivement. Mais « à la fin des années 80, c’était toujours aussi craignos, il y avait des prostituées, des dealers de krachs…». Témoin de l’arrivée du sida, Florent a vu les bars et backrooms gay (Jay’s, the Vault, Cellblock, the Mineshaft, Alex in Wonderland, the Anvil) fermer un à un leurs portes. Son restaurant se transforme alors en un centre de l’activisme anti-sida, réunions ou soirées de charité. Florent lui-même découvre sa séropositivité en 1987. Il refuse de se cacher et décide d’afficher ses T-4, mesurant ses défenses immunitaires, sur les menus au-dessus du comptoir.

En 1995, lors de son renouvellement de bail, Florent et sa propriétaire se mettent d’accord sur un loyer à $6000 par mois pour une durée de 13 ans. On comprend l’étonnement de Florent lorsque cette année, alors que son bail touche à sa fin, sa propriétaire lui demande un loyer de $700 000 par an pour les 10 ans à venir. Sachant que le loyer augmente de 4% tous les ans, le nouveau loyer aurait du être d’environ $10 000 par mois. Florent s’est dit prêt à aller jusqu’à $18 000 mais pas plus. Or, «la propriétaire veut le louer au maximum, le quartier étant devenu l’un des plus cher dowtown». Son restaurant devrait donc fermer ses portes à la fin du mois, mais Florent aimerait tenir jusqu’à la gaypride.


À 55 ans, Florent Morellet a été de toutes les batailles : défenseur des droits des homosexuels, des droits des malades, militant du droit à choisir la fin de sa vie, du droit à l’avortement, opposant à la guerre en Irak. En 2006, il fut même choisi pour être à la tête du cortège de la gaypride à New York. Le combat pour garder son restaurant, il ne le mènera pas car «the writing’s on the wall». «Je suis passé par tous les stades: la colère, la soumission, l’acceptation. Mais il fallait que je décroche Florent la personne de Florent du restaurant. Je regardais avec frayeur l’idée d’être sans mon restaurant : qui on est sans son business ? Mais je sais désormais que je peux faire autre chose et être Florent. Je me sens plus serein, mais ça ne veut pas dire que je ne vais pas avoir de peine. Ça va être une perte, c’est comme de perdre un amant. Mais je commence à avoir envie de cette nouvelle étape dans ma vie». Une nouvelle étape consacrée à son art, des créations graphiques à partir de cartes routières, qu’il va désormais devoir accrocher ailleurs que sur les murs de son restaurant.