Français, anglais, franglais: le langage des familles bilingues

Suzanne Barron-Hauwaert est anglaise, mariée à un Français et mère de 3 enfants bilingues âgés de 14, 11 et 8 ans. La famille a vécu en Asie et aux États-Unis avant de poser ses valises en France. En 2004, Suzanne (en photo ci-contre avec sa famille) a publié un ouvrage sur les relations linguistiques entre les parents et leurs enfants, Language strategies for bilingual families. Elle publie aujourd’hui un livre sur la fratrie, Bilingual Siblings: Language use in Families.

-Pourquoi vous êtes-vous intéressée au langage parlé par les enfants d’une même fratrie?

J’ai 3 enfants qui utilisent le français et l’anglais de façon très différente: l’un garde les 2 langues très séparées, un autre mélange les deux et le troisième a longtemps refusé de parler le français. J’étais curieuse de savoir pourquoi ils étaient si différents alors qu’ils recevaient tous les 3 le même apprentissage linguistique de la part de leurs parents. Je me demandais si l’usage des différentes langues était lié à la façon avec laquelle les enfants communiquaient entre eux et à leur place au sein de la famille. Les recherches manquent dans ce domaine car, généralement, elles se concentrent sur le langage parlé entre un enfant et un parent. J’ai donc élargi les paramètres et étudié, via une centaine de cas, la famille dans son ensemble et le langage utilisé entre frères et soeurs.

-Le bilinguisme peut être interne à la famille (parents de 2 langues différentes) ou externe (famille française vivant à l’étranger). Les conséquences sur le langage des enfants sont-elles différentes?

Un enfant devient bilingue dans les 2 cas. Dans les familles où les parents parlent différentes langues, l’enfant associe une langue avec une personne (son père ou sa mère) et dans l’autre cas, la langue est liée au lieu (l’école ou la maison).

-Quel langage les enfants préfèrent-ils parler entre-eux? Peuvent-ils échanger dans plusieurs langues?

Les enfants privilégient généralement la langue du pays dans lequel ils vivent ou celle de leur école. Frères et soeurs font un choix pragmatique: ils choisissent la langue dans laquelle ils se sentent bien pour communiquer. Il est important que les enfants d’une même fratrie aient un langage pour échanger entre-eux, blaguer ou même se disputer! Le choix est généralement fait indépendemment des parents. Certains enfants choisissent de parler les 2 langues ensemble ou de les mixer, de changer de langue en fonction des sujets ou au sein même d’une phrase, ce qui est un bon moyen de maintenir le bilinguisme.

-Faut-il s’inquiéter du franglais parlé par les jeunes enfants?

Au cours de ses jeunes années, l’enfant peut adopter le franglais ou le langage mixé jusqu’à ce qu’il acquière assez de vocabulaire pour s’exprimer correctement en anglais ou en français. Cela peut inquiéter les parents mais, en fait, ce n’est pas un signe de paresse car les enfants qui mélangent 2 langues gardent, en général, la grammaire correcte.

-Pourquoi, au sein d’une même famille bilingue, certains enfants préfèrent parler une langue plutôt qu’une autre?

C’est la question que de nombreux parents posent. Ils se demandent pourquoi leurs enfants ont des affinités différentes. Un enfant peut se sentir plus proche culturellement d’une langue ou d’un parent. Ou il peut avoir des amis qui ne parlent qu’une seule langue, ce qui lui fait abandonner temporairement l’autre langue. D’autres enfants trouvent une langue plus facile que l’autre et se sentent plus à l’aise pour l’utiliser. Les préférences peuvent varier dans le temps selon des facteurs extérieurs comme des amitiés nouvelles ou un changement de langue scolaire.

-La place de l’enfant dans la famille ou encore l’écart d’âge entre frères et soeurs ont-ils une influence?

J’ai étudié les facteurs tels l’ordre de naissance, l’écart d’âge, la taille de la famille et le genre. Ces facteurs n’ont pas vraiment d’influence sur le bilinguisme. Cependant, les parents soulignent que les aînés, particulièrement les filles, aiment jouer à la maîtresse, ce qui peut aider les plus jeunes à se familiariser avec les accents et les rythmes de chaque langue. De la même manière, les aînés peuvent “parler” à la place des plus jeunes, ce qui retirent à ces derniers toute chance de parler les langues.

-Les filles et les garçons réagissent-ils pareillement? Vous évoquez dans votre livre le mythe de la fille  (“The Girl Myth”). Qu’est-ce que c’est?

“The Girl Myth” fait référence au fait, prétendument reconnu, que les filles parlent plus facilement que les garçons et qu’elles sont plus “douées” pour les langues en général. C’est peut-être vrai pour le monolinguisme mais dans le cas du bilinguisme, les garçons semblent aussi compétents que les filles. Peut-être parce que, dans le bilinguisme, les enfants utilisent les 2 hémisphères de leur cerveau simultanément, ou peut-être parce qu’ils sont plus stimulés par l’usage de 2 langues à la maison.

-Des couples francophones installés aux États-Unis s’inquiètent parfois d’entendre leurs enfants parler et jouer en anglais plutôt qu’en français. Ils ont peur que les enfants oublient leur langue maternelle. Faut-il imposer le français à la maison?

Il est tentant de bannir l’anglais à la maison, une mesure que des parents prennent notamment concernant la télévision et les livres. Cela marche pour les enfants de moins de 6 ans, mais c’est difficile de poursuivre cette démarche avec des enfants plus âgés et des adolescents qui amènent la langue du pays d’habitation à la maison via des amis, les activités extra-scolaires et les devoirs. C’est le choix des enfants de jouer ensemble en anglais et non quelque chose que les parents peuvent ou doivent contrôler. Néanmoins, il est important qu’un ou les 2 parents continuent, le plus possible, de parler en français à leurs enfants et qu’ils encouragent l’usage de cette langue par le biais d’évènements culturels ou sociaux vécus avec d’autres francophones.

-Dans votre précédent livre, Language strategies for bilingual families, vous avez étudié la méthode OPOL (one-person-one-language) et son application concrète au quotidien. Est-ce la méthode la plus efficace?

L’OPOL est une méthode selon laquelle chacun des parents parle uniquement sa langue à ses enfants. C’est certainement efficace pour poser, clairement, les langues parlées à la maison, mais ça marche jusqu’à un certain âge seulement. Mes recherches montrent que, dès l’entrée de l’enfant à l’école, les parents ont moins d’influence sur le choix de la langue de leur enfant et l’une des langues parentales peut être éclipsée au profit de la langue parlée à l’école ou dans le pays d’habitation.

Je voudrais dire aux nouveaux parents qu’il est important d’avoir une méthode linguistique pour commencer, mais qu’il faut savoir s’adapter à l’agrandissement et à l’évolution de la famille, spécialement quand une petite soeur ou un petit frère arrive. De nombreux parents commencent avec l’OPOL, puis évoluent vers une méthode mixte lorsque leurs enfants s’expriment dans les 2 langues.

Bilingual Siblings: Language Use in Families, Suzanne Barron-Hauwaert. Edition Multilingual Matters. Prix: $29.95 sur amazon.com ou $23.96 en commandant directement chez l’éditeur: www.multilingual-matters.com

Blog de Suzanne: http://opol-family.blogspot.com/