François Langin sort de son bois

«Pourquoi courir au fond de la vallée quand on peut le faire sur les crêtes ?» François Langin a peut-être laissé ses Alpes natales à 9000 Kms, mais pas sa sagesse haute savoyarde, ni son enthousiasmant esprit d’entreprise. Cet ébéniste agenceur a débarqué à New York à 24 ans avec la bougeotte et 300 Francs Suisses en poche. Sans parler un mot d’anglais !

Vingt ans plus tard, le 1er février 2010, François a ouvert sa première salle d’exposition dans le Cienega Design Quarter, rendez-vous des plus grands décorateurs et spécialistes de l’ameublement de la Cité des Anges. Un vrai pari, en pleine récession, peu prompte à encourager les achats somptuaires. Mais un rêve américain accompli pour cet artisan d’exception, diplômé de la Fédération Nationale Compagnonnique, que le toucher et l’odeur du bois « font vibrer » depuis l’âge de cinq ans, quand il flânait dans l’atelier de charpenterie de son cousin, à Annecy…

Son rapport sensuel à cette matière noble se retrouve dans ces nouveaux meubles, créés en synergie des agencements luxueux qu’il dessine et fabrique sur mesure depuis 15 ans (bibliothèques, cuisines, salles de bains, home cinéma…) De vraies invitations au voyage. Essences exotiques, comme l’ébène de Macassar, le bois de palmier ou le Makore, s’y marient à de l’ivoire de mammouth laineux (vieille de 10 000 ans !) ou à la peau de Galuchat, cuir de raie ou de requin en vogue dans les années 30 art déco qui l’inspirent. Certaines pièces ont nécessité 120 heures de travail, comme un semainier en érable américain et cinq essences et matières différentes, fini à l’eau,« pareil au tableau de bord d’une Rolls ». Le prix à payer pour une pièce aussi rare et faite main à Santa Ana, par l’un de ses cinq employés ? 11 000 dollars.

Mais dans une ville obsédée par la production de masse et le jetable, notre artisan se démarque en misant sur 500 ans de tradition française en ébénisterie et sur le durable et l’«eco-friendly». Préférant le placage (le découpage du bois en fines lamelles appliquées sur une structure, qui requiert moins d’arbres), François choisit des fournisseurs agrées auprès du Forrest Stewardship Council, organisme international de protection des forêts, dédié à la reforestation.

De son passage de deux ans sur le chantier du palais royal d’Agadir d’Hassan II, un chantier pharaonique de 65 bâtiments à 500 millions de dollars, il a hérité la passion du haut de gamme et une saine distance. «Quand vous avez travaillé pour un souverain qui a droit de vie et de mort sur ses sujets, aucun client ne peut vous paraître «difficile »». Et aucun challenge impossible, quand on choisit, comme lui, de «courir sur les crêtes».

Christelle Laffin

photo credit : Jonathan Beckerman