Frères ennemis

Chère Viviane,
Depuis que nous sommes arrives ici la première semaine de Juillet, mes deux enfants Antoine 10 ½ et Pascal 12 ans s’arrachent les cheveux, au propre comme au figuré. Ma tête est comme une toupie à les écouter crier, s’ébattre, se torturer. Je n’en peux plus ! Cela n’a jamais été facile de gérer ces deux frères. Est-ce la si petite différence d’age ou pensez-vous que notre déménagement aurait envenimé les choses ?

Sophie, Jersey City

Chère Sophie,

Je constate que vous faites face en même temps à plusieurs causes de stress qui ont à faire avec les enfants mais aussi avec votre arrivée récente. Vous avez choisi votre localité et commencé à recréer un chez- vous. Il vous faut l’énergie physique pour déballer, ranger, organiser et l’énergie psychologique pour aborder l’environnement, la mise en contact de roues de secours et gérer, époux et enfants. Peu de temps pour alimenter votre propre corps d’oxygène, de joie et de répit. Pour l’instant vous êtes comme un réservoir qui perd son essence à toute vitesse et qu’il faut remplir tous les jours afin de réalimenter la motivation, la patience et le courage. D’un seul coup vous êtes devenue chauffeur, cuisinière, plombier, électricienne, décoratrice, femme de ménage, baby-sitter, secrétaire.

Là dessus, se greffent deux garçons turbulents d’un âge fort rapproché. Depuis la naissance du second, votre vie a radicalement changée. Vous dites qu’ils se chamaillaient déjà en France. La rivalité existe depuis qu’Antoine à environ deux ans n’est ce pas ? Avant il copiait son grand frère. A partir de 18 mois environ, il a commencé à réclamer sa place au soleil, votre attention particulière et celle de son papa. Pascal au début enchanté d’avoir un petit frère qui l’idolâtrait, lui permettait de lui tirer les cheveux, faire tomber son château de sable et j’en passe. Soudainement c’est fini. Tout l’embête, puis l’énerve puis l’enrage. Non mais pense t-il de quel droit il prend maman et papa, ma chambre, mes jouets, mon bain ! Et le voilà, le cycle commence. Le va et vient du cordon ombilical entre frères passant de l’affection physique soudain devenue douloureuse, à la bataille de coussins devenue un étouffement manqué, en passant aux disputes à qui aura les genoux, les câlins, l’histoire le premier.

Pensez que l’aîné est l’enfant qui connaissait un monde privilégié d’enfant unique, le cadet déclenche le chaos. La fratrie donne un rang, tout comme on ne choisit pas ses parents, on ne choisit pas sa place au sein d’une famille, sachant qu’aucune place n’est meilleure qu’une autre. L’aîné doit s’organiser pour attirer l’attention sur lui. Quelle meilleure façon que de jouer au rigolo, à l’instigateur, au railleur ? Tout partager c’est dur car il s’agit d’espaces physiques et matériels rarement équitables. Je vous rassure c’est impossible. Cette rivalité, cette « jalousie fraternelle » est source de détresse, de fatigue au sein de toutes familles. Ce sont d’incessantes disputes, moqueries, provocations gratuites. Alors protégez- vous. Prenez une bonne douche, écoutez de la musique, téléphonez en France. Vu leurs ages, vos garçons connaissent fort bien ce qui est permissible ou sévèrement punissable. Tous les parents ont tendance à supplier, crier, menacer, punir, silencieusement convaincu que rien ne marchera. Entre 10 et 14 ans l’enfant se montre ambivalent, saute au cou de son frère une minute et l’envoie valser la suivante. Cependant, à cet age, ils ont le sens de ce qui est juste. Donnez leur une chance de régler leurs conflits eux-mêmes, essayez d’intervenir moins, peut-être pensez boules quiès….

Je me souviens d’une maman qui était sur le point de jeter son aîné par la fenêtre. Prudemment elle téléphona à une amie en lui disant de venir immédiatement sinon… Par la suite elle s’en ait terriblement voulue. Ensemble nous avons analysé son épuisement, sa rancune et trouvé des solutions uniques à sa situation de maman récemment célibataire.

Revenons à vous. Vos garçons n’ont pas encore un anglais très avancé ni leurs habitudes. Le sport n’a pas de vocabulaire, du moins il est universel. Trouvez un parc, un stade de foot ou sinon une piscine publique ou ils pourront gambader, jouer au ballon et nager jusqu’à l’épuisement- c’est votre goal ! Tous les enfants du monde reconnaissent le simple plaisir de l’eau, de la course, du ballon.

Finalement, sachez aussi que vos deux garçons sont en pleine préadolescence. C’est un stade de développement excitant, fascinant et épuisant pour eux comme pour vous. Vous les écoutez réfléchissant sous un autre angle, se posant des questions nouvelles sur la vie avec un mélange d’angoisse et d’espoir. De plus vous constatez leurs corps changer et cela remet aussi votre rôle en question. Un déménagement stimule des émotions fortes mais surtout ne vous en voulez pas d’avoir fait ce choix. Pensez plutôt que vos fils traversent leur croissance dans un pays qui se penche avec minutie et compétence sur les enfants. Les enseignants et psychologues sont nombreux. Les américains croient fermement au soutien et suivi de chaque enfant qui en aurait besoin. Une fois leur routine établie, tous les drames éreintants ne vont pas disparaître à la maison. Cependant, je vous promets que bientôt votre tour arrivera, vous allez aussi changer au sein de cette expatriation.

Pour poser vos questions à Viviane : vjacobs@staging-frenchmorning.kinsta.com