George Saidah, marin altruiste

Le petit Matt a un large sourire. Il vient de passer une heure sur le voilier, sans lâcher la barre. Matt Chabot, victime d’un traumatisme crânien, est atteint d’infirmité motrice cérébrale. Il a neuf ans mais  “mentalement six”, précise sa mère qui l’accompagne au port de Marina del Rey, à Los Angeles. «Quand on tente une activité, on craint toujours sa réaction. Aller au cinéma, par exemple, il ne supporte pas». La navigation, au contraire, illumine son visage. “Une vraie thérapie dit sa grand-mère, également du voyage. Il s’est calmé, concentré

Rien ne peut combler George plus que ces sourires. Il est le capitaine du bateau et le fondateur (en 2004) de l’association Heart Of Sailing. Tout a commencé loin de  la Californie, à Bloomington (Indiana), dans la région des Grands lacs où il est installé avec sa famille depuis 25 ans.  «Je me suis réveillé une nuit à 3h en me disant : c’est ça qu’il faut que je fasse !». Un déclic. Un rêve qui lui ouvre les yeux. «J’avais un cousin qui était bipolaire et schizophrène, j’ai pensé qu’il fallait aider ces enfants. Et comme je suis passionné de voile, c’était une bonne façon d’arrêter de travailler».

Avant ce déclic, George Saidah, né à Beyrouth, d’origine française par son père, vendait des ordinateurs. C’est par hasard qu’il était arrivé en Indiana, après avoir fui le Liban en proie à la guerre, au milieu des années 1980. “J’étais en contact  avec un professeur de Bloomington grâce à un système de radio amateur qui nous permettait de communiquer avec le reste du monde ». Ce prof lui propose de l’héberger un temps. Qu’à cela ne tienne, donc. La famille Saidah pose l’ancre à Bloomington, où elle vit toujours aujourd’hui, 25 ans plus tard.

La voile, découverte à l’âge de 7 ans avec un cousin au Liban, ne l’a jamais quitté. Adolescent, il prend l’habitude de piquer les clés du bateau de son père pour naviguer avec des copains. Arrivé aux Etats-Unis sans diplôme, il fait son chemin, commence par l’électricité puis créé une entreprise informatique. Mais au bout de vingt ans, le sens de cette vie finit par manquer. Emmener des enfants autistes ou frappés d’autres handicaps mentaux en mer, voilà qui se révèle passionnant. A 45 ans, en 2004, il prend donc sa retraite immédiatement après avoir créé Heart of Sailing. Cette année, l’aventure a été couronnée par le Daily Point of Light Award, attribué par un institut de Washington qui récompense les volontaires dédiés à une cause telle la pauvreté, l’éducation ou l’environnement.

Les cheveux gris, le teint hâlé du marin, bruni par l’air et le soleil, George semble dans son élément en s’affairant autour du mât de son MacGregor, petit plaisancier de prés de huit mètres de long qu’il a acheté d’occasion voici un an. George, qui travaille avec environ 300 volontaires sur 55 destinations (aux Etats-Unis, en France, au Canada et à Porto Rico), finance l’activité grâce aux donations et en y mettant de sa poche.
« Les gens ont vraiment envie d’aider, quand on les incite un peu », sourit-il. Des Américains lui cèdent leur bateau (qu’ils n’arrivent pas à revendre, ou parce qu’il est plus intéressant fiscalement d’en faire le don). D’autres, comme la société californienne Oxyhealth, signent un chèque. D’autres encore prêtent leur bateau. Le tout permet à George de sortir parfois jusqu’à 100 personnes par jour, de payer les places de port, d’entretenir l’équipement. Il sillonne tout le pays, sur les routes désertes, pendant des dizaines d’heures d’affilé parfois, sans s’arrêter, tirant la remorque qui porte son bateau. « Pour tenir, je passe des coups fil à mes proches», dit-il. Lors du week-end de Pâques, amarré à Marina del Rey durant deux jours, il enchaîne les sorties. Il ne s’accorde pas de pause déjeuner. Mais une fois le soleil couché, l’apéro du soir au port est bien mérité.