Harem (un moment)

Je me suis toujours étonné de la haute ritualisation de la vie américaine. Les fêtes et cérémonies se succèdent les unes aux autres sans discontinuité. Chaque fois la nation de 300 millions d`âmes s’immobilise un moment. Après le moment MLK, les grands espaces américains consacraient une soiréee au discours sur l`état de l’Union (il y aura ensuite la saint Valentin, le SuperBowl, les Oscars de Hollywood, etc).
A cette occasion, le président retrouve la maîtrise du calendrier politique, en exposant buts et réalisations. La réalité n’étant pas une priorité, la rhétorique servira de passe-passe.

Dans la tornade des mauvais sondages actuels (71 % de désapprobation) Bush sut pourtant prouver son savoir-faire empathique pour ne pas sombrer corps et biens. Il n`y eut certes pas consensus, mais la cérémonie républicaine garda tout son panache. Le héros au bonnet bleu fut même invité, et les caméras ne quittèrent plus sa petite fille endormie sur les banquettes d’apparat. Hillary Clinton avait pour hôte Ceasar Borja junior, dont le père, un policier de NY venait de mourir, quelques heures plus tôt, d’une maladie pulmonaire liée au 11spetembre, d’avoir passé seize jours au sommet des ruines fumantes et toxiques du World Trade Center.

Le pays se repaît de ces moments d’unité, puis les métabolise sans plus se souvenir de rien le lendemain. New York, toujours sur les dents, s’honore de ses instincts oublieux. Pas le temps de s’intéresser au journal de la veille. La grosse machine donne à ses consommateurs juste « one NY moment » avant de repartir de plus belle. A Davos, Suisse, ces jours-ci, tous les spécialistes de l’économie sondent d’ailleurs la santé du consommateur américain. Va-t-il garder l’appétit ? La santé du système économique global semble en dépendre.

Moment incroyable de consumérisme pour notre petite famille, dimanche matin, par une météo glaciale. Il gèle à pierre fendre et nous battons la semelle, une demi heure avant l`heure d’ouverture, devant, non pas une, mais deux boutiques de jeux électroniques sur Broadway qui vendent le nouveau jeu vidéo, sans lequel les gamins des cours de récréation des environs perdent tout statut social. Nous nous sommes divisés en deux groupes. Évidemment les consoles dernier cri s’écoulent au compte-gouttes. Il y en aura trente en vente ce matin-la. Autant de wannabe-acheteurs repartiront les mains vides. Sur le trottoir où nous patientons, passe un homeless au visage violacé, aux chaussures bourrées de pages de journaux froissés. Notre attente luxueuse paraît soudain très vaine. De glacial le moment est devenu glaçant.

Un de mes héros d’écriture vient de passer l’arme à gauche : le globe-trotter Ryszard Kapuscinski avait 74 ans. Il avait témoigné de 27 coups d’état et révolutions, avait rencontré le Shah d’Iran, le Negus d’Ethiopie, Lumumba au Congo, Che Guevara à Cuba, Idi Amin Dada en Ouganda … Avec lui on avait les petites gens et les célébrités, le climat, l’atmosphère de la rue, les ragots, l’odeur … Les milliers et milliers d’éléments qui sont partie intégrante des événements dont vous lirez le rapport de 6oo mots dans votre journal du matin. Il qualifiait ce qu’il faisait de « reportage personnel » parce que l’auteur y était toujours présent et avait chaud, froid … ou bien « de littérature pédestre »(litterature by foot ) dont « Imperium » (sur la chute de l’empire soviétique) ou « the Emperor » (Haile Selassie d’Ethiopie ) seraient de bons exemples.

Je sors du documentaire allemand  « 2 or 3 things I know about him » (sur un père nazi, ambassadeur en Slovaquie, dont toute la famille du réalisateur veut gommer les crimes).
Si on m’interroge à l’instant sur l’état de l’air du temps je n’aurais qu’un mot à la bouche : lassitude. Comme un des personnages juifs du film j’ajouterais que « le mal est un vide car il ne peut jamais être satisfait, alors que le bien se contente de lui-même.

Crayon boiteux, je ne peux achever cette chronique de 1000&2 moments sur autant de pessimisme ! Je trouve ma note d’espoir dans une étymologie rigolote glanée chez Henriette Walter dont je lis « Le Français dans tous les sens » (Livre de Poche 14 001).
Parmi les mots empruntés à l’arabe, via le latin médiéval, le provençal, l’italien, etc… Amiral désigne l’ « émir (de la mer) ». Harem « ce qui est défendu ». Momie est le « bitume » (dont on enduisait les cadavres). « Chiffre »et « zéro » viennent du même mot arabe signifiant à l’origine « vide »…

Mon 2002ème moment est un mot qui ne ment pas : « vide » …les grands froids sont revenus ; l’abbé Pierre s’en est allé ; le vice President Cheney n’en finit pas de touiller « son brouet de sorcière »selon John Mac Cain (in la revue Politico); le « désastre W » (Maureen Dowd) se déroule sous nos yeux …

Un moment de vide, avant de passer aux prochaines festivités !