Heureux comme un Français à Harlem

« Harlem is on fire !» Nadine Chevreux, à Harlem depuis 11 ans, annonce la couleur. A l’époque, elle et son mari Alain décident d’acheter une maison Uptown. Leur choix se porte sur Harlem : « C’était le seul endroit où on pouvait trouver un logement à Manhattan assez grand et pas trop cher pour une famille de six », explique-t-il. « J’ai eu peur au début et la première année n’a pas été facile » confie Nadine.

Installés sur la 138th Street, ces Français étaient à l’époque des pionniers. Aujourd’hui, la valeur de la maison a triplé et la famille est comblée par la vie du quartier. D’autant que leur bistrot français – le premier dans le coin – « Chez Lucienne », ne désemplit pas. Dimanche, les locaux s’y attablent, tout comme les nombreux touristes (français pour beaucoup) venus assister à une représentation de gospel.

Les Chevreux font partie de ces nombreux Gaulois qui ont choisi de s’installer dans le cœur de l’Amérique noire. Depuis une dizaine d’années, la population blanche grossit Uptown. Le dernier recensement le montre qu’en 2010, Harlem comptait 10 000 blancs de plus et 10 000 noirs de moins qu’en 2000. Et parmi ces « whites » fraîchement arrivés à Harlem, beaucoup sont Français. Leur présence est telle que certains médias parlent d’un « Little  France » autour de la 138th et Clayton Powell Boulevard. «Le quartier a énormément changé, il est très facile d’accès, avec des loyers qui restent très raisonnables et la plupart de mes clients veulent vivre avec des jeunes, et Harlem est un des rares quartiers où l’on peut encore trouver des colocations avec des moins de 30 ans » résume Béatrice Clairay Wetcher de l’agence New York Habitat.

L’affinité française pour Harlem est plus qu’une question de loyer. Déjà, au moment de la renaissance d’Harlem dans les années 20 et 30, la France a beaucoup soutenu les artistes afro-américains locaux. Nombre d’entre eux faisaient l’aller–retour entre le quartier et Paris. Dans les années 70, l’état de quasi-faillite de la ville de New York s’est fait cruellement ressentir sur Harlem. La fermeture de services publics et le désengagement des forces de l’ordre ont laissé le champ libre aux gangs et aux dealers. Jusque dans les années 90, les policiers déconseillaient aux touristes d’aller au nord de Central Park et les taxis jaunes évitaient de s’y aventurer.

Aujourd’hui, banques, boutiques et Starbucks s’y sont installés. Les Français, comme d’autres, ont reniflé le bon filon. Outre les loyers avantageux, ceux rencontrés disent apprécier les espaces verts, la proximité avec Central Park, ainsi que l’architecture unique du quartier.

Par ailleurs, l’installation des Français est facilitée par la présence d’Africains francophones. Il y aurait quatre fois plus de francophones à Harlem que dans n’importe quel quartier de New York. D’ailleurs, ce n’est pas un hasard si la première école franco-américaine à charte, NYFACS, s’y est installée. Elle vient s’ajouter à d’autres options francophones: un programme bilingue français-anglais à l’ecole publique PS125 et le programme Héritage d’apprentissage du français dans un centre communautaire local. « Le quartier est très vivant et je me sens en sécurité. Dans certains quartiers de Paris, je ne serais jamais sortie en jupe courte, ici pas de problème », assure Amélie, Française de 26 ans, à Harlem depuis six mois.

Les Français ne font pas que profiter de cette nouvelle renaissance d’Harlem, ils s’intègrent à la vie locale. Michelle Bonfils, propriétaire d’un Bed & Breakfast sur la 130th, participe à des associations de quartier et va aux rendez-vous organisés avec la police. Muriel Quancard, autre Française installée depuis six ans, apporte sa pierre à l’édifice harlémite dans le domaine artistique. Elle participe au projet Harlem Biennale destiné à soutenir les artistes émergents et à mettre en valeur l’héritage historique et architectural du quartier. Quant à Alain, propriétaire du restaurant « Chez Lucienne », il fait des donations aux églises et aux écoles. « Si vous voulez faire un business dans la restauration, il faut vraiment dealer avec les églises du quartier qui veulent que vous aidiez leur communauté, ce qui est normal » commente Frédérique Reginensi, directrice financière du restaurant Le Bernardin (Midtown) et nouvelle Harlémite. Son mari, chef cuisinier, va prochainement donner des cours de cuisine gratuits pour enseigner aux locaux comment manger sain à moindre prix.

Frédérique, arrivée il y a un mois, se réjouit d’avance de « l’effet Harlem » sur ses deux enfants. « Ce mélange de culture va leur apporter une ouverture d’esprit, assure-t-elle. L’expérience va être intéressante. »

Photo: “Chez Lucienne”, premier bistrot français d’Harlem, a ouvert ses portes il y a trois ans. Crédit: “Chez Lucienne”