Jets privés: les turbulences d’un business de haut vol

Poids moyen: 15 tonnes à vide. Mensurations: 7 mètres de haut, plus de 20 mètres de long et d’envergure. Prix: entre 25 et 50 millions de dollars. Bienvenue dans le monde des Falcon Jet, les avions d’affaires de Dassault. Un monde sur lequel veille Jean Rosanvallon depuis son bureau de Teterboro, dans le New Jersey, au coeur de la zone aéroportuaire. L’adresse est peu séduisante. Mais l’essentiel est là, à quelques pas des bâtiments de l’avionneur français, dans un grand hangar blanc: les appareils de démonstration Falcon 900, 2000 et 7X pointent leur nez rutilant, prêts à décoller.

Jean Rosanvallon a été nommé PDG de Falcon Jet en 2003, après 27 ans passés chez Dassault Aviation, dont il est également le Directeur Général des avions civils. Une carrière dans l’aéronautique non programmée. L’envol a été pris «par hasard», semble-t-il encore s’étonner. Né à Blois il y a 58 ans, il fait HEC comme son frère de 4 ans son aîné, Pierre, qui prendra «une voie plus intellectuelle» et deviendra historien et professeur au Collège de France. A peine sorti de l’école, Jean est lui embauché au siège de Dassault pour coordonner le business des Falcon entre Paris et sa filiale américaine. C’était en 1975. Quatre années plus tard, il s’installe avec sa femme Geneviève dans le New Jersey. Depuis, c’est l’American life. Le couple n’a quitté les États-Unis qu’une seule fois, en 1984, pour une coupure française de 10 ans. Jean Rosanvallon est revenu pour être successivement Vice-président, Président et PDG de la filiale américaine de Dassault. Sur la plaque d’entrée de son bureau, on peut lire:  “John Rosanvallon”.

En 35 ans de carrière, il s’est constitué un carnet d’adresses unique. Des clients fortunés, des célébrités « mais il faut être très très star pour s’offrir un jet », souligne-t-il en souriant , « et avoir une passion particulière pour le pilotage, comme Harrison Ford ou Arnold Schwarzenegger ». Ces grandes stars et les gouvernements ne représentent en fait que 30% des acheteurs de Falcon. À 70%, ce sont des entreprises. « Les plus riches, comme AT&T ou IBM, possèdent une flotte de plusieurs appareils et cherchent à l’augmenter ou à l’upgrader ». Les sociétés de plus petite taille possèdent un seul avion, c’est le cas de SONY. Enfin, de plus en plus d’entreprises optent pour le fraction onwership, la propriété partagée: elles achètent des parts d’avion. Dassault est ainsi partenaire de NetJets, la société de jets privés en multipropriété détenue par le milliardaire Warren Buffett.

«Le rapport à l’avion privé n’est pas le même qu’en Europe», précise Jean Rosanvallon. «Plus de la moitié des Fortune 500 a un avion ici, alors qu’en France, rien qu’au sein du CAC 40, les entreprises hésitent beaucoup à posséder un appareil ». Question d’image. Une image qui a tout de même pris un coup dans l’aile depuis fin 2008 et l’affaire des constructeurs automobiles GM, Ford et Chrysler, venus à Washington réclamer des aides financières à bord de leurs jets privés. Pour le patron des Falcon et son équipe, s’en est suivi une campagne de lobbying à la Maison Blanche et au Congrès afin d’expliquer les conséquences désastreuses pour l’industrie.

Jean Rosanvallon ne montre aucun signe d’agacement. Il a connu d’autres bashing, le French bashing en 2003 lors de l’opposition française au déclenchement de la guerre en Irak. « Des clients nous ont alors clairement dit qu’acheter français leur posait des problèmes de conscience », se souvient-il. Du pain béni pour les 2 grands concurrents de l’avionneur français, l’américain Gulfstream et le canadien Bombardier. D’autant que Dassault a un handicap ici: ses coûts élevés, car en partie en euros – l’assemblage des avions est réalisé en France sur le site de Bordeaux-Mérignac. « Malgré tout, Dassault reste en tête avec 40% du marché ». Et ce, malgré la crise qui a vu les annulations de commandes dépasser les prises de commandes, « du jamais vu ». 77 appareils ont pu être livrés l’an dernier -un record!-, sur les 120 annoncés 2 ans plus tôt. Mais les prix ont été revus à la baisse et il a fallu licencier 20% des 2.000 employés de l’usine de Little Rock, dans l’Arkansas, le plus grand centre industriel du groupe où s’effectue l’aménagement commercial des avions.

Le business de l’avion d’affaires n’est donc pas un long vol tranquille. « Le contact personnel est évidemment très important dans notre travail. Nous avons 4 directeurs des ventes dont 2 aux États-Unis. Chacun manage une équipe de 6 ou 7 vendeurs. Mon rôle est d’aider cette équipe de première ligne », précise Jean Rosanvallon. La zone géographique ne cesse de s’agrandir. « Jusqu’au début des années 2000, les deux tiers du business se faisaient aux États-Unis. Depuis 5 ans, on se developpe beaucoup en Europe de l’Ouest – Russie –, au Brésil, en Inde et en Chine ». Et le Moyen-Orient: le 4 mai dernier, un Falcon a été livré à l’Arabie Saoudite, le premier d’une commande de quatre.

« J’ai la chance de rencontrer des gens intéressants, les plus influents du monde, de voyager et d’avoir une vie biculturelle très riche », conclut Jean Rosanvallon, posant son regard de collectionneur averti sur une lithographie du peintre Tom Christopher, posée  à même le sol. Il est attendu à Washington. Entre vols domestiques et internationaux, il estime à 300.000 le nombre de km parcourus chaque année dans les airs, soit plus de 7 fois le tour de la terre. On l’imagine à bord des Falcon maison, installé confortablement dans les sièges de cuir de ces luxueux salons privés aériens. “Et bien non, j’utilise les lignes régulières car, les trois quarts du temps, je voyage seul. Je me sentirais bien isolé à bord d’un jet privé! » plaisante-t-il. Beaucoup de voyages en semaine, avant le week-end en famille. « Mes deux fils sont ici à New york et ma fille, comédienne à Paris, pense à revenir ». Un enracinement profond qui fait de Jean Rosanvallon un “cas” un peu à part: il est un des rares boss français à envisager sa retraite de ce côté-ci de l’Atlantique.