Jon Lajoie, l’absurdité décompléxée

Dans son appartement d’Hollywood, Jonathan Lajoie décroche dans un placard son accoutrement de loser sexiste. Chemise hawaïenne, short vert, lunettes de soleil et casquette bon marché. Hors de question de le porter dans la rue, on lui sauterait dessus illico, prévient-il. Et pour cause, le clip de rap qu’il a publié sur Internet vêtu ainsi, «Show Me Your Genitals» (« Montre-moi tes organes génitaux »), a été vu plus de 27 millions de fois ! Forcément, les réactions sont loin d’être unanimes. Pour certains, il va trop loin. Mais, se défend-il, un groupe féministe lui a envoyé des félicitations pour avoir tourné en dérision le hip-hop machiste.

Pour les fans, la force humoristique de ces 2 minutes 51 d’obscénités réside dans le contraste entre les paroles et le look pathétique du personnage (sa tenue, certes, mais son pas de danse et sa voiture feraient aussi assurément pleurer Snoop Dogg).

Quoi qu’on en pense, forcer le trait, c’est ce qui a fait émerger ce Québecois de Montreal sur la toile. Optant pour un anglais cru exempt de toute censure, même s’il a passé une partie de son enfance dans une école francophone, Jon a touché un public large, y compris en Europe où on le presse de venir. « J’ai vraiment envie de le faire, dit-il. Il faudrait que je transforme un peu mon show».

Basculant dans l’absurdité à tendance scatologique, son style est inclassable, comme l’était celui des Monty Python. C’est d’ailleurs l’une de ses références. «J’aime ironiser sur la culture populaire américaine et me moquer de ceux qui se prennent au sérieux», explique-t-il. « Pythonesques » et nonchalamment rebelles, ses sketchs et parodies musicales s’appuient sur un franc parler décomplexé.

Né le 21 aout 1980 dans une famille « très religieuse protestante », de père francophone et mère anglophone, Jonathan cause des organes sexuels sans ciller. Pas la peine d’y chercher un refoulé lié à une fréquentation excessive de l’Eglise étant gosse (ou faut-il?). C’est la tendance actuelle. Ceux qui ont grandi avec les sketchs des Nuls devraient apprécier cette manie de prendre le contre-pied du brouhaha mainstream en en détournant les recettes. La fausse pub fait ainsi toujours effet, tout comme cette chanson où, un tee-shirt « Radio friendly artist » sur le dos, il raille le concept commercial des majors avec ses riffs pseudo rock et ses voix guimauves. Pour son prochain coup, « Pop Song », il prépare un clip «qui montre cinq stéréotypes de chanteurs de pop, à la Justin Timberlake».

A Montréal ou à Los Angeles, où il vit desormais, Jon écrit ses chansons chez lui avec sa guitare. II lui suffit de trouver une idée choquante telle les dérives du site Chatroulette pour laisser son imagination deborder. Qui est-il, alors, au fond ? Peut-être pas cet obsédé qu’il endosse sans réserve. Son personnage le plus « autobiographique », confie-t-il, est son «mec de tous les jours», celui qui rappe son quotidien de classe moyenne dans « Everyday normal guy ». Celui qui «fait de chouettes avions en papier». Son premier tube, vu plus de 15 millions de fois sur Youtube.

Hollywood, succombant aux sirènes d’une telle audience, le fait venir. «Au départ, je voulais tuer tout le monde ici», se souvient-il. Ce brun desinvolte accepte finalement «le rôle parfait» à ses yeux, où il peut exploiter son humour sans limites: celui d’un type décalé dans The League, une série de la Fox qui reprendra à l’automne aux Etats-Unis. Actuellement, il passe des castings. Et pour arrondir les fins de mois, il trimballe sa six-cordes acoustique et ses déguisements dans des salles de « stand-up » remplies aux Etats-Unis et au Canada.

L’année où il a emmenagé à L.A, en 2008, le magazine Variety l’a désigné comme l’un des dix meilleurs humoristes à surveiller. Malgre tout, on dirait qu’en dehors de la scène, en chemise à carreaux, jean et baskets, tout cela lui est tombé dessus par hasard. «Si on m’avait dit il y a deux ans où je serai aujourd’hui, j’aurais rigolé». Quand il s’est acheté sa camera à 300 dollars un an avant, c’était simplement pour combler l’ennui. Mais il ne partait pas de zéro, avec ses trois ans de théâtre, quelques années dans un soap opera canadien et quatre ans comme guitariste-chanteur dans un groupe.

Seul risque, en cette période faste : Jon va-t-il devenir aussi mainstream que ceux dont il se joue ? Il a déjà refusé de signer chez une maison de disque pour sortir son premier album, disponible sur iTunes. Et n’a de toute facon pas intérêt à rentrer dans le rang car, si ce n’est ses parents (qui le préfèreraient dans un Disney), c’est toute sa base qu’il décevrait.

Prochain spectacle le 14 mai a Cleveland. Site : www.jonlajoie.com.