L’affaire DSK divise les Guinéens de New York

Que s’est-il passé dans la suite 2086 du Sofitel de Times Square le 14 mai dernier ? Cette question, on se la pose aussi au sein de la communauté guinéenne de New York. La réponse diverge selon la religion, l’ethnie et le bord politique de l’interlocuteur.

Interrogée la semaine dernière par une journaliste de la web TV Ivoirtv.net, la responsable de la section new-yorkaise du Rassemblement du Peuple de Guinée (RPG), le parti du Président guinéen Alpha Condé, a vertement critiqué Nafissatou Diallo, la victime présumée. Sano Doussou Condé a prétendu que la femme de chambre qui accuse Dominique Strauss-Kahn de tentative de viol a été « manipulée » et qu’elle faisait « honte » à la Guinée. « Je suis profondément touchée et malheureuse pour la famille de Dominique Strauss-Kahn, surtout sa femme. Profondément touchée. Ce qui se passe, je ne peux pas l’expliquer. Mais je n’y crois pas. La justice n’a qu’à faire son travail », a-t-elle dit après avoir dénoncé le comportement de l’employée du Sofitel. (Voir la vidéo).

D’autres Guinéens, en revanche, voient dans les propos de Mme Doussou Condé, considérée comme une militante du droit des femmes, la transposition aux Etats-Unis des divisions ethno-politiques qui lézardent leur pays. En effet, Nafissatou Diallo appartient à l’ethnie peule, la plus importante (38,7% de la population en 2007) en Guinée. Malgré leur importance numérique, les peuls sont exclus du pouvoir depuis l’accession de la Guinée à l’indépendance en 1958. Dans les années 70, le dictateur Ahmed Sékou Touré issu de l’ethnie rivale des Malinké fait pendre et emprisonner plusieurs de leurs leaders les accusant de fomenter un complot pour le renverser. Les tensions ne sont pas retombées depuis. Considérés comme plus riches par les Malinkés, plutôt ruraux, les peuls se disent victimes de persécution. Selon un rapport de l’ONG Human Rights Watch, ils ont représenté « la grande majorité des victimes » du massacre du 28 septembre 2009 au Stade de Conakry. Lors de la tragédie, entre 150 et 200 personnes venues participer  à un rassemblement des forces d’opposition à la junte militaire en place à l’époque ont été tuées par balles et à la baïonnette par les Bérets rouges, l’unité d’élite de la garde presidentielle. Des « dizaines » de femmes ont été violées, poursuit l’organisation.

Le Président actuel, Alpha Condé, considéré comme le premier président démocratiquement élu de Guinée depuis l’indépendance du pays, est issu de l’ethnie Malinké. Il est vu par ses détracteurs comme un « anti peul », malgré ses appels à l’unité. Après la proclamation des résultats en novembre 2010, son adversaire du second tour, Cellou Dalein Diallo est allé jusqu’à dénoncer dans Libération l’«incitation à la haine » du parti de Condé, le RPG, contre les peuls.

Contactée jeudi, Mme Doussou Condé, une Malinkée, a indiqué qu’elle n’avait pas changé de position et qu’elle avait même reçu le soutien de nombreux compatriotes depuis la mise en ligne de la vidéo le 20 mai dernier.

Autour de la 166ème rue et de la 3ème avenue du Bronx, où nombre de Guinéens peuls réfugiés politiques se sont regroupés, ses remarques ont été accueillies avec colère. « Elle est allée trop loin, s’indigne Sidy Barry, un représentant de l’Union pour le Développent du Fouta Djallon, la région peuplée à 80% de peuls d’où serait originaire Nafissatou Diallo.

Il explique que pour beaucoup de Peuls réfugies à New York l’affaire Strauss-Kahn a fait resurgir le traumatisme du 28 septembre 2009. « Ca les a fait revivre le passé. On est venu dans ce pays pour trouver le bien-être, fuir ces actes. Puis, un jour on se réveille avec cette histoire. Ca choque, dit-il. Mais nous sommes rassurés par le travail de la justice américaine. Nafissatou a eu la chance que des milliers d’autres Guinéennes n’ont pas eue.»

AB