La « voix d’Haïti » ne s’éteint pas à New York

Ca n’est pas arrivé depuis longtemps: l’après-midi est calme dans les studios de Radio Soleil d’Haïti. Son directeur Ricot Dupuy nous invite même à déambuler dans les locaux exigus de sa station, nichée au cœur du bastion haïtien de Flatbush à Brooklyn. Aux murs sont accrochés des photos d’Haïti, un drapeau haïtien, des posters aux couleurs de la radio et dans le couloir étroit qui mène jusqu’à un minuscule studio, toutes les décorations officielles attribuées à Dupuy. Autant de preuves que l’homme compte.

En tant que directeur général de Radio Soleil d’Haïti, la radio haïtienne la plus écoutée de New York, Ricot Dupuy a accompagné sa communauté à travers bien des épreuves. Déjà en 1991, avec son débit rapide, il décrivait le renversement d’Aristide par le brigadier-général Raoul Cedras. En 2004, il racontait les bains de sang qui marquèrent le bicentenaire d’Haïti. Fin 2008, lorsque quatre ouragans meurtriers ont ravagé Haïti, c’est encore lui qui a couvert la tragédie. Puis, le 12 janvier 2010, jour du séisme le plus destructeur de l’histoire de son pays, une fois de plus toute la communauté s’est tournée vers lui. « Il y avait un attroupement d’une cinquantaine de personnes devant la radio ce jour-là, se souvient Ricot Dupuy. Je me suis immédiatement attelé à la dure tâche d’informer ma communauté

Fils de Gonaïves, une ville portuaire au Nord de Port-au-Prince, son intérêt pour la radio nait dans les années 60. Enfant, il se souvient du rôle joué par les stations pirates dans l’exaltation des aspirations démocratiques du peuple haïtien sous la dictature des Duvalier. « Pendant les pires heures de la dictature, quand il était interdit de parler, la radio était le medium par lequel le peuple s’informait. Pendant cette ‘révolution des transistors’, la population, qui était très pauvre, s’achetait des postes pour s’informer sur la résistance», se souvient-il.

Fuyant avec sa famille la dictature de Jean-François « Baby Doc » Duvalier en 1974, il arrive à New York « en quête de lendemains économiques meilleurs ». A ce moment-là, la communauté haïtienne est en passe de devenir l’une des communautés les plus importantes numériquement et politiquement à New York. A l’époque, Ricot Dupuy anime quelques émissions d’une demi-heure dans de petites radios locales, mais sa vraie passion, le théâtre, le pousse à passer plus de temps sur scène que derrière le micro.

Mais très vite, les événements en Haïti changent son destin personnel. Fin 1985, la dictature de Duvalier prend un tour sanglant. Des radios pirates essaiment à Brooklyn. Ricot Dupuy rejoint le mouvement. Sur les ondes d’une station étudiante, il appelle les Haïtiens de New York à manifester. Le jeune homme est entendu : en janvier 1986, près de 10 000 Haïtiens marchent sur le pont de Brooklyn pour réclamer le départ de Duvalier. Ricot Dupuy se jure alors de lancer sa propre station. En 1991, Radio Soleil d’Haïti commence à émettre depuis Nostrand Avenue à Flatbush: « Une heure d’antenne par-ci par-là ne suffisait pas. Il fallait une présence régulière », justifie Ricot Dupuy.

Pari gagné : aujourd’hui, « la voix de la communauté haïtienne » émet 24h sur 24, 7 jours sur 7 en français, anglais et créole, partout dans le monde grâce à internet. A New York, il suffit de rentrer dans n’importe quel commerce de Little Haïti pour entendre, en fond, sa programmation éclectique, mélange de divertissement, d’info et de talk shows.

« Bill Clinton devait passer quatre minutes dans nos studios avant la présidentielle de 1996. Il en passera 50 », raconte-t-il, pour souligner l’importance de sa radio, peu après le passage de l’ex-président.

« Une épaule sur laquelle pleurer »

Le 12 janvier dernier, date du séisme, Ricot Dupuy a une nouvelle fois donné de la voix. Et il n’a pas failli à sa mission. Bien connecté, créolophone, à lui seul, il a devancé ce jour-là l’ensemble des grands networks américains, incapables de comprendre un pays qu’ils ignorent depuis si longtemps. Comme il le fait souvent, il a ouvert son antenne aux auditeurs souhaitant avoir des nouvelles de proches, et aussi aux officiels de l’ONU et d’ailleurs pour leur répondre. « On nous demandait par exemple : y-a-t-il encore un pays ? se souvient-il. On essayait de les consoler en leur donnant une épaule sur laquelle pleurer. »

Avec l’aide de volontaires, il dresse une liste de 3 500 personnes à rechercher en Haïti, à partir d’emails et de messages laissés au standard. Il lit leur nom à l’antenne: « Malheureusement, nous ne pouvons rien promettre : l’appel est envoyé dans l’inconnu » regrette-t-il.

Trois semaines après la catastrophe, il essaye toujours de sortir la tête du torrent d’emails et de messages vocaux auxquels il doit répondre. « Je m’améliore, sourit-il. Je ne dormais qu’une heure par nuit, maintenant j’en dors quatre! » Le Soleil d’Haïti ne se couchera donc jamais.

Ecouter Radio Soleil d’Haïti http://www.radiosoleil.com/

(Photo: Ricot Dupuy; Credit: Brooklyn College.)