La goélette Tara fait escale à New York

«Quand la skyline est apparue on était tous surexcités. Vue de la mer, New York est une ville magnifique», raconte Stemann Lars, professeur associé de l’université Paris VI, à bord du navire français de recherche scientifique Tara. Après avoir parcouru 70 000 miles depuis son départ en septembre 2009 à Lorient, la goélette de 36 mètres a jeté l’ancre dans la marina de Battery Park à New York dimanche 5 février, pour une semaine. L’occasion pour l’équipage de faire escale à l’Organisation des Nations Unies (ONU), qui parraine l’expédition en vue du prochain sommet sur le développement durable « Rio + 20 » en juin.

Plus de 50% de l’oxygène que nous respirons

Baptisée Tara Océans, cette expédition est la première tentative d’étude planétaire du plancton, branche méconnue de la vie aquatique qui comprend aussi bien des virus et des bactéries que des méduses. «70 à 80 % des gènes qui composent ces espèces nous sont encore inconnus», rappelle Eric Karsenti, co-directeur scientifique de la mission Tara Océans. Les scientifiques ont récemment découvert que le plancton jouait un rôle primordial dans la régulation du climat: c’est grâce au phytoplancton (espèces végétales) que les océans stockent le CO2 présent à leur surface et libèrent de l’oxygène dans l’air. «Le phytoplancton produit plus de 50% de l’oxygène que nous respirons», souligne Karsenti. Or ce phénomène de «pompe biologique» est mis en péril par l’accumulation de CO2 dans les océans.

L’accumulation du C02 dans les océans provoque en effet leur acidification et ralentit leur ventilation: plus les eaux sont chaudes, moins elles se déplacent rapidement. Mais le réchauffement climatique a d’autres conséquences sur l’écosystème marin. Il pousse certaines espèces de plancton à migrer vers les eaux moins froides du nord, entraînant avec elle leurs prédateurs, ce qui transforme l’équilibre du système. Pour comprendre comment ces espèces évoluent et interagissent avec leurs milieux, les chercheurs ont sélectionné 145 stations à travers les océans. A chaque station, ils prélèvent les organismes présents à l’aide de bouteilles, et de filets traînés à faible vitesse derrière le bateau. Le plancton ainsi récolté sera ensuite filtré et stocké, en attendant de pouvoir être analysé. Parmi ces stations, le Gulf Stream, ce célèbre courant qui transporte des eaux chaudes le long de la côte Est des Etats-Unis. Son étude va permettre à l’équipe de Lars de mieux comprendre l’évolution de la biodiversité marine.

Un pari risqué

Avant tout scientifique, la démarche de Tara Océans est aussi militante. Bien que les scientifiques ne disposent que de pronostics, les changements qu’ils peuvent d’ores et déjà observer sont alarmants. «Pour ne pas que ces changements deviennent insupportables pour l’être humain, il faut tout mettre en œuvre pour arrêter de réchauffer la planète », avance Karsenti. Il ajoute : «Avant de m’investir dans ce projet, je n’étais pas touché par l’écologie.» Une transformation personnelle qui lui permet de dire que «les gens doivent être mieux informés et comprendre les enjeux pour accepter de prendre les bonnes décisions au niveau politique». Selon lui, une meilleure compréhension du monde marin et de son importance dans la biosphère passe d’abord par l’école, de l’élémentaire à l’université, dont les filières biologiques ne feraient pas assez de place à l’océanologie. A New York, Tara recevra  la visite d’écoles, dont le lycée français jeudi matin, pour sensibiliser les plus jeunes à la question des changements climatiques.

« Tara Océans, c’est aussi une expérience humaine extraordinaire, un pari énorme, risqué, qui a fait naître beaucoup d’amitié», témoigne Eric Karsenti. Cent quarante-six personnes  – chercheurs, marins, ingénieurs, journalistes, artistes – se sont relayées à bord, et les quinze membres de l’équipage de Tara ont partagé l’intimité du bateau et les tâches du quotidien. Mais l’aventure touche à sa fin : prochaine et dernière escale avant le retour à Lorient le 31 mars, Les Bermudes le 22 février. Quant aux résultats, il faudra encore attendre, parfois plusieurs années.

Crédit Photo : Vincent Hillaire/Tara Expedition