La reine du jazz en concert

Tout juste de retour d’une tournée européenne, le Maria Schneider Orchestra est au Jazz Standard pour une nouvelle “Thanksgiving Week Residency”. L’occasion d’approcher – c’est tout l’avantage des clubs ! – l’une des formations “jazz” les plus brillantes du moment. Son leader n’est autre que la multi-récompensée Maria Schneider (Grammy award 2005 du Meilleur album jazz : “Concert in the garden” ; Meilleure composition 2008 : “Cerulean skies”…). Une “reine” qui s’affirme aujourd’hui en digne successeur d’un « Duke ». Entretien.

French Morning : Votre formation est un exemple assez rare de longévité. Vous l’avez baptisée orchestre et non big-band. Pourquoi ?

Maria Schneider : J’avais initialement créé un orchestre avec un autre musicien en 1988. Puis j’ai monté ma propre formation en 1992, avec laquelle nous nous sommes d’abord produits régulièrement au Visiones, un club de Greenwich aujourd’hui disparu. Depuis, nous avons tourné un peu partout dans le monde.

Bien sûr, certains musiciens ont bougé, et j’ai dû faire quelques changements. Mais le coeur de l’orchestre est demeuré le même, avec de nombreux solistes aujourd’hui renommés qui sont restés fidèles à la formation.

Pourquoi « orchestre » ? C’est que le mot « big band » a une telle histoire et renvoie à une tradition si forte que je ne souhaitais pas que le public arrive avec des idées préconçues. J’ai préféré le mot « orchestre » car je pense vraiment que ma musique est beaucoup plus orchestrale qu’elle n’est inscrite dans la tradition des « big bands ». Je ne sais d’ailleurs même pas si c’est du jazz, sinon que cela inclut de l’improvisation !

FM : Justement, vous étiez au Carnegie Hall en mai dernier à la tête du Saint-Paul Chambers Orchestra, avec un programme inédit de compositions plutôt classiques.

MS : C’est Dan Upshaw, la grande soprano, qui un jour m’a demandé d’écrire pour elle. C’était très intimidant, car c’est tellement différent d’écrire pour un orchestre ou pour un soprano classique. Parce que Dan insistait, j’ai dit OK ! Seulement, il me fallait trouver des textes, alors je me suis mise à lire des milliers de poèmes. J’ai finalement choisi le poète brésilien Carlos Drummond, pour la simplicité de ses poèmes mais également leur don de passer du sarcasme à un aspect très noir ou au contraire très lumineux, de la tristesse à l’humour, de la douceur à l’ironie la plus mordante. C’est vrai qu’il n’y a pas de place pour l’improvisation dans ces compositions, comme dans le jazz. Cela dit, je pense que les gens qui iront l’entendre diront : ‘d’accord, ce n’est pas du jazz mais ça sonne comme du Maria !’ Et ce n’était pas si évident : la plupart du temps, les compositeurs de jazz qui s’essaient à la musique classique cherchent à sonner comme Webern ou Messian, à s’inscrire dans la lignée des compositeurs modernes de musique classique. Je ne voulais surtout pas faire ça !

FM : Qu’est ce qui initialement, vous a orienté vers le jazz ?

MS : A la faculté, quand j’ai commencé la musique, au début des années 80, il y avait une énorme pression pour être atonal, pour composer de la musique très compliquée. A tel point que j’ai failli laisser tomber cette matière principale au profit de l’astronomie et de la physique ! C’est là que j’ai commencé petit à petit à m’intéresser au jazz et à être de plus en plus influencée par lui. J’ai découvert un monde tellement plus ouvert ! Le monde du classique, au moins aux Etats-Unis, est obsédé par la complexité, la sophistication, la nouveauté à tout prix, au point parfois d’en être incroyablement borné. La critique de jazz et le monde du jazz en général ont un état d’esprit largement plus ouvert.

FM : Finalement, au-delà des notions de “jazz” ou de “musique classique”, qu’est ce qui motive votre travail de compositeur ?

MS : La musique n’est qu’un moyen d’expression. Je ne la fais pas pour elle-même mais parce que je ressens le besoin d’exprimer des idées, des sentiments.

La musique a besoin de fondations. J’ai peur que beaucoup de musiciens ne commettent l’erreur de croire que composer c’est composer, composer encore et vouloir être chaque fois meilleur. Mais pourquoi ? Pour quoi faire ? Pour moi, si vous n’avez pas une vie à côté, des passions, vous n’aurez rien à dire, rien qui compte sinon satisfaire votre ego en étant un “grand musicien”, alors votre musique sera vide. Je crois qu’en art et en musique, les choses ne naissent pas à partir d’une idée préalablement formulée mais sont créées à partir d’un appel plus profond.

Pour moi, la priorité est de toucher les gens, de susciter de l’émotion chez eux. La musique doit vous saisir et non vous mettre au défi de comprendre ses subtilités techniques. Je ne veux pas que les gens qui entendent mes oeuvres se disent : ‘oh, quelle musique intéressante !’ Bien sûr que je souhaite, tout au moins je le suppose, être jugée intellectuellement intéressante, mais cela reste secondaire. Moi, je n’écris pas de la musique compliquée : je sais que ma musique est difficile à bien jouer, mais elle n’est pas difficile à écouter !

“The Maria Schneider Orchestra’s Annual Thanksgiving Week Residency”, du 22 au 27 novembre (sauf le 24) au Jazz Standard (deux ou trois sets par soir) : 116 E. 27th Street (entre Park and Lexington Avenue) 212-576-2232. Site ici

Avec Maria Schneider : compositions et direction ; Steve Wilson, Dave Pietro, Rich Perry, Donny McCaslin, Scott Robinson : anches ; Tony Kadleck, Greg Gisbert, Laurie Frink, Ingrid Jensen : trompettes ; Keith O’Quinn, Ryan Keberle, Tim Albright, George Flynn : trombones ; Lage Lund : guitare ; Victor Prieto : accordéon ; Frank Kimbrough : piano ; Jay Anderson : basse ; Clarence Penn : batterie.