L’autre combat de Simone Veil

C’est, depuis les accusations d’antisémitisme portées contre la France ces dernières années, le passage quasi-obligé des personnalités politiques françaises en visite à New York : la rencontre avec les représentants de la communauté juive. Lundi midi, Simone Veil a déjeuné avec les responsables de plusieurs associations, dont l’American Jewish Committee. Une rencontre en partie consacrée à l’antisémitisme français et au cours de laquelle la rescapée d’Auschwitz a tenu un discours pas toujours bien vu par une communauté juive américaine majoritairement suspicieuse vis-à-vis de la France. « Ils n’aiment pas que je leur dise ça, mais ils ont un regard très injuste sur notre pays » confiait-elle après l’entrevue.

« Comme je le fais à chaque fois, je leur ai parlé de l’antisémitisme ici, aux Etats-Unis. Il y a quand même, quand je lis les journaux, une propension à voir chez nous ce qu’ils se refusent à voir chez eux ! Evidemment, ils n’aiment que je leur dise ça, mais ils finissent par me connaître!». A presque 80 ans, infatigable témoin, Simone Veil continue de courir les écoles françaises, invitée partout, « y compris, dit-elle, dans les banlieues les plus difficiles, et je constate que ce n’est pas vrai qu’on ne peut pas parler de la Shoah dans les écoles françaises. Au contraire, il y a un formidable effort de l’Education Nationale. On en parle partout. Et les enfants, même très jeunes, s’y intéressent, ils veulent savoir, comprendre. »

Son combat opiniâtre pour la mémoire, Simone Veil le veut complet. D’où son intérêt pour les « enfants cachés », ces juifs qui ont échappés à la déportation grâce aux complicités de familles, de villages entiers parfois. « Nous, les déportés, dit-elle, nous avons vécu l’horreur, nous l’avons vue, on a assumé cela et rentrer était d’une certaine manière une victoire sur les Nazis. Mais pour les enfants cachés, c’était différent, eux ont cru que leurs parents allaient rentrer ». Dans son discours au Nations Unies, l’ancienne ministre a souligné que, pour les déportés « il n’y a pas un jour où nous ne nous pensions pas à le Shoah ». Et soixante années de témoignage inlassable n’ont pas altéré l’émotion quand, par exemple, elle parle d’une de ses cousines, cachée pendant la guerre et qui « a toujours refusé d’accepter que sa mère a été tuée dès son arrivée au camp ».

C’est Simone Veil qui a suggéré, l’an dernier, à Jacques Chirac, d’organiser la cérémonie qui s’est tenue la semaine dernière, au Panthéon, en hommage aux Justes, « des femmes et des hommes, de toutes origines et de toutes conditions, ont sauvé des juifs des persécutions antisémites et des camps d’extermination. Bravant les risques encourus, ils ont incarné l’honneur de la France, ses valeurs de justice, de tolérance et d’humanité dit la plaque apposée dans la crypte du Panthéon. « C’était important aussi pour moi que ce soit Chirac, car c’est lui qui a reconnu la responsabilité de l’Etat français dans la déportation. Et d’une certaine manière ces deux séquences permettent de rendre plus justement compte de ce qu’ont été le comportement de la France et des Français ».

A ses interlocuteurs Américains, Simone Veil a, insiste-t-elle, « répété que beaucoup plus de juifs ont été sauvés en France que partout ailleurs. Sur 300 000 juifs Français, 76 000 ont été déportés. La proportion est bien inférieure à tous les autres pays ». Et elle a bien l’intention de faire en sorte que cette autre réalité française soit mieux connue aux Etats-Unis. La fondation pour la Mémoire de la Shoah qu’elle préside va tenter d’obtenir la présentation ici de l’exposition et du film conçus par Agnès Varda autour des 2600 portraits de Justes de France, présentés la semaine dernière au Panthéon. « Des gens, dit-elle, dont la plupart des Américains ne connaissent même pas l’existence ».