Le DJ qui aimait Johnny

Au royaume des branchés tout est possible. Il y a quelques semaines, un bar sur le Southside de Williamsburg à Brooklyn, le coeur de la hipster nation. Entre raretés soul, beats de funk et groovy psyche rock, le DJ balance un Johnny Halliday! Choc. Le chanteur helvético-franco-belge a la hargne. “J’ai tout cassé” harangue-t-il sur un rythme de rock. Puis le DJ enchaîne : une comptine psyché pop de Sylvie Vartan, France Gall chante “Homme tout petit”, Sheila et Francoise Hardy jouent les yéyés… Marie Laforêt s’essaie à une reprise de “Paint it black” des Stones, “Marie-douceur, Marie-colère”. Dutronc of course. Un détour par… Catherine Ribeiro pour finir en beauté avec Jean Ferrat. La guerre est déclarée!
L’homme responsable de cet enchaînement musical qui bouscule les tréfonds de mon âme française est Peter Gunn, 28 ans, DJ new-yorkais originaire de Boston. Collectionneur de musique, Peter Campbell -de son vrai nom- se passionne pour les musiques des 60’s et 70’s option “artistes francais” : “La France a cette sensualité latente et vous pouvez l’entendre dans la musique”.

FRENCH EXOTICA

Pour Peter Gunn tout a commencé avec l’inévitable Gainsbourg. “Melody Nelson” entendu lors d’une soirée, la célèbre Vampire Lesbos party de DJ Franco dans East Village. Les musiques yéyés et 60’s y étaient à l’honneur pendant que des gogo dancers rendaient l’évènement encore plus…. attractif. Là, sur le podium!

“Ce disque a éveillé ma curiosité et plus je m’aventurais dans cette {french exotica, plus je me rendais compte qu’il y avait peu de choses disponibles sur le net”}. Nous parlons de l’ère pré-Ebay ou trouver LE vinyle demandait du mérite. Nous parlons de vinyles ici. “Je me suis donc senti comme dans des contrées inexplorées”. La collectionnite frappe Peter Gunn; la quête de la galette commence. Une connexion familiale au Québec et le DJ découvre les magasins de disques montréalais qui regorgent de trésors. “Il y avait tellement de magasins et de noms que je ne connaissais pas, je me suis dit il doit bien y avoir quelque chose de bon” explique Peter.

La visite de son studio achève de me convaincre. Peter extrait les disques un à un : un pressage français sur Barclay de Robert Charlebois, le 45 tours de “Mao et moa” de Nino Ferrer de 1967 avec “Manu Dibango qui joue du saxophone”; l’album de Catherine Ribeiro avec le groupe Alpes, un 45 tours de notre Dick national, le Rivers, “Viens me faire oublier”; une autre messe électronique concept de Pierre Henry, la très psychédélique “Ceremony”. “Ces disques sont connus auprès de niches de collectionneurs comme des ovnis musicaux. Donc un tout petit groupe les cherchent avec passion” affirme Peter Gunn.

Les disques pleuvent. La très glamoureuse Marie Laforêt pose sur ses pochettes de disques; puis disparaît pendant deux décennies. Que les garçons de 40 ans lèvent le doigt si ils se rappellent du film et de la… pochette de l’album. 1977. Francis Lai et Peter Hamilton font un carton avec un navet! Bilitis, la BO! “C’est assez disco, j’aime bien Francis Lai”, avec l’accent.
Car Peter Gunn s’intéresse aussi aux compositeurs et arrangeurs. Ses favoris sont les inévitables de sa période de prédilection : Alain Goraguer qui a beaucoup travaille avec Jacques Brel et Serge Gainsbourg. Ou encore Jean-Claude Vannier célèbre pour son travail sur les cordes des albums du Gainsbarre de 1970. On les retrouve plus tard sur les enregistrements de Johnny Halliday ou encore Jean Ferrat.
Les yéyés des 60’s séduisent moins Peter. “La plupart de ces morceaux ont mal vieilli” précise le DJ. Sylvie Vartan incarne avec d’autres la Motown francaise selon lui. Une seule différence et de taille : “Ses morceaux sont plus sexuels que la plupart de la musique pop américaine qui est très standardisée. La culture est différente.”

SOEUR SOURIRE, 1963

Le DJ avance à l’aveugle dans une culture dont il ne connaît pas les codes : “La clé c’est que parce que je ne suis pas Français et que ce n’est pas ma culture, je n’ai pas d’idées préconçues. Je regarde la pochette, les détails et si la chanson fonctionne alors même que je ne comprends pas le texte ou l’histoire de l’artiste, c’est bon!”.

En nerdy collectionneur qu’il est Peter Gunn cherche la perle rare et à pas cher : “Maxi 6 dollars pour un 45 tours, 10 pour un album. Le plus que j’ai payé c’était pour un album de Johnny Hallyday. Car en studio pour cet enregistrement il avait comme groupe les Small Faces, le premier groupe de Rod Stewart”. 12 doll’ pour une pièce de patrimoine national!
Mais Peter ne perd pas la boule avec Johnny et a même la dent dure pour notre rocker national : “Pour les Francais, Johnny veut dire rock’n’roll mais il me rappelle Ricky Nelson ici que l’on appelait the artificial Elvis. Il est un peu ringard…..”. Oops! Dutronc en revanche a ses faveurs : “Ses debuts de la fin des 60’s est ce que j’ai entendu de meilleur! Il sonne comme le Rolling Stones francais et il comprend le rock’n’roll comme peu de Français”.

Et Soeur Sourire dans tout ca? Vous savez cette soeur franciscaine française qui inonda les radios de la planète entière en entonnant sur un air de folk naïf et à la gratte sèche. “Dominique nique nique…”. “Un immense hit aux Etats-Unis! Mais c’était en 1963… La vérité c’est que l’Américain moyen ne pourrait pas aujourd’hui citer un seul musicien français” conclut Peter Gunn. “It’s all subculture”.

*Top 5 Peter Gunn
1. Jean Ferrat – “L’adresse du bonheur”.
2. Sheila – “L’agent secret”.
3. Eddy Mitchell – “Superstition”.
4. Johnny Hallyday – “Voyage au pays des vivants”.
5. Marie Laforet – “Marie-douceur, Marie-colère”.

*Peter Gunn anime un blog dédié a sa passion a www.tetecarre.blogspot.com