Le monde de sons de Stephan Crasneanscki

Comme toutes les grandes inventions, celle-ci a commencé par un délire entre potes. Il y a près de vingt ans, Stephan Crasneanscki arrivait à New York de France pour suivre des études au prestigieux Tisch school of Art de NYU. Des amis français lui rendaient régulièrement visite dans son « loft déglingué » du Lower East Side, et, en bon hôte, il leur servait de guide de quartier. Un jour, las du caractère répétitif de la tache, il décidait de pimenter le parcours en leur concoctant une promenade sonore. Le principe: il leur remettait une cassette audio sur laquelle il avait enregistré directions, infos et quelques extras : « Je leur faisais faire des jeux de rôle, des jeux de piste ou je leur demandais d’entrer chez des amis, monter sur des toits, retirer leurs vêtements ou d’acheter des trucs », se souvient Crasneanscki.

Vingt ans plus tard, le délire d’amis est devenu une entreprise soutenue par LVMH, Chanel, Le Louvre et Puma et auréolée de plusieurs prix. Depuis sa création en 2001 comme production d’Oversampling Inc., SoundWalk, c’est son nom, a développé (entre autres projets) une quarantaine de promenades sonores dont prés de vingt dans différents quartiers de New York (Lower East Side, le Bronx, le quartier juif de Williamsburg, Wall Street, Ground Zero, Times Square et DUMBO notamment). Chacune d’elles plonge le visiteur dans la vie du quartier, dans ses lieux secrets ou disparus et l’histoire de ses personnages. Dans la promenade « Bronx graffiti », il arpente les avenues taguées du Sud-Bronx, berceau du graffiti et du hip-hop ; dans celle de Chinatown, il pénètre dans un centre pour seniors, un temple bouddhiste, une église catholique chinoise. Dans celle de Williamsburg, c’est dans une synagogue, coiffé d’une kippa. Le concept, facilité par l’explosion du numérique, bouleverse les comportements touristiques traditionnels. « Je ne suis pas intéressé par l’histoire de la ville en général car il y a des millions de guides pour ça. Ce que nous recherchons à SoundWalk, c’est le ressenti, les frissons de joie et de peur », précise Stephan Crasneanscki, fondateur d’Oversampling.

Pour pénétrer dans ce monde parallèle, il suffit de télécharger la piste son, un savant mixage de la voix du guide, de sons d’ambiance et d’interviews ; appuyer sur lecture et se laisser diriger. Chaque promenade commence par un rendez-vous fixé à un coin de rue ou dans un bar. Le « guide » qui vous y attend est toujours « un insider ». Une célébrité, parfois – pour Ground Zero, il s’agit de la voix de l’écrivain Paul Auster – mais pour la plupart des balades, le narrateur est un inconnu. Ou plutôt une personne avec laquelle Crasneanscki a noué une relation de confiance qui lui a ouvert les portes du quartier. Le Français évoque par exemple sa rencontre avec Jami Gong, un natif de Chinatown dont la vie a inspiré la promenade sonore du quartier, premier succès commercial de SoundWalk. « On montait dans les étages du sweat shop où sa mère travaillait pour $1,25 de l’heure, chez le coiffeur où son père jouait aux dominos chinois, se souvient-il. Une fois que tu as passé le côté ‘qu’est ce que je fous ici’, tu te dis ‘woaw!’ »

Des promenades dans l’éphémère

Derrière chaque promenade, il y a des mois et des mois de repérages, chronométrage, tournage, montage et de tests. Compte-tenu des mutations de la ville, elles n’ont pourtant qu’une durée de vie limitée, dix ans tout au plus. Ainsi, la promenade de Chinatown a déjà été réduite de moitié. Et que dire de celle de Ground Zero, qui sera sans doute amenée à changer au fil de la reconstruction du site. « Comme une fleur qui se fane, les lieux se ferment. Je ne cherche pas à régénérer les endroits, l’idée c’est que quand un parcours meurt, il meurt, précise Crasneanscki. Heureusement que certains ne changent pas, comme le parcours du Williamsburg juif. La force des Loubavitchs, c’est l’immobilisme !»

On serait tenté de lui suggérer d’ajouter Harlem ou Little Odessa à sa collection. Mais Stephan Crasneanscki rappelle qu’à l’origine de chaque promenade, il y a le hasard d’une rencontre. D’ailleurs, la création de promenades n’est  pas son occupation principale; il signe également de nombreuses installations sonores. La dernière en date, le “Syndrome d’Ulysse”, retrace l’odyssée d’Ulysse à travers la Méditerranée. Œuvre mi-sonore mi-visuelle, créée à partir d’enregistrements en mer, est actuellement exposée à la World Expo de Shanghai.

Le site de SoundWalk ici