Les cinq vies de Michèle Mariaud

On est frappé par son éclat, son rire, son franc-parler. Michèle Mariaud sent à plein nez ce Québec à l’esprit libre dont elle est partie. On comprend tout de suite que c’est une femme qui fabrique sa vie et ne se laisse pas embêter. Son histoire ressemble à un conte de fées.

1) Elle est née en 1962 à Disraeli, un village du Quebec au sud-est de Sherbrooke, petite dernière de cinq enfants. Mineur dans une mine d’amiante, son père a lui-même construit sa maison et ses meubles. Il sait tout faire. La mère leur coud des habits dans de vieux vêtements donnés par des institutions charitables. Toute son enfance, Michèle rêve qu’on lui achète quelque chose dans un magasin. Il y a les chaussures, heureusement. Le jour où son père lui confectionne des sandales en bois et en cuir, elle est découragée.

Sur les traces de son père, musicien dilettante qui a appris tout seul à jouer de la clarinette, de la guitare, et du piano, Michèle devient à dix ans l’organiste de l’église et donne des cours de musique aux autre enfants. Elle apprend le piano chez les bonnes-soeurs, dont la vie lui paraît beaucoup plus excitante que celle de sa mère avec ses cinq enfants. Elle veut devenir bonne soeur.

2) Après avoir passé un baccalauréat scientifique, elle part étudier la musique à Montréal. Elle découvre la grande ville et le monde des artistes. Mozart et la musique classique, c’est fini: elle veut être de son temps. Pour payer ses études elle se trouve plein de petits jobs: des cours de musique, serveuse dans des restaurants, etc. On lui propose de travailler l’été dans un hôpital avec des “phases terminales.” Elle découvre des vieillards parqués dans leur lit qui attendent la mort, complètement déconnectés de toute vie. Michèle refuse l’idée qu’on puisse mourir ainsi. Une amie et elle inventent la physiothérapie en groupe et en musique. Elles enregistrent ou reproduisent des sons que ces gens n’ont pas entendu depuis des années, pour réveiller leur mémoire: des pleurs de nourrisson, des sifflements de train, etc. Au bout de trois mois, il y a des thés dansants à l’étage des phases terminales. Mais Michèle arrête: elle a vingt-et-un ans, la vie l’attend ailleurs.

3) Elle part à Paris en vacances retrouver son petit ami, et y reste. Vingt-et-un hivers canadiens lui suffisent. Pour gagner sa vie, elle entre au MacDonald de la rue de Rivoli comme hôtesse d’accueil. Sans qu’on le lui demande, elle organise un défilé de mode pour femmes enceintes en s’associant avec les commerçants du quartier: il a lieu un weekend où le PDG de MacDonald passe par Paris. Il la convoque: “Vous allez faire le marketing des nouveaux MacDo.” Elle ne connaît même pas le mot “marketing.” C’est le début d’une longue carrière chez MacDonald. Pendant treize ans, de 84 à 98, elle organise les ouvertures des fast foods, pas seulement en France, mais aussi en Turquie, et ailleurs, et fait leur promotion. MacDo, dans la France des années 80, ce n’est pas gagné. Ce défi l’excite. N’a-t-elle pas l’impression de trahir la France, sa terre d’accueil, en utilisant son sourire et son énergie pour introduire dans les bonnes vieilles villes de France ce cheval de Troie qu’est MacDo? Dans les dîners parisiens, Michèle est vilipendée. “MacDo propose. Aux Français de décider,” répond-elle avec son superbe aplomb. Aujourd’hui elle commente: “Je trouve dommage que la culture française n’ait pas mieux résisté. MacDo est rentré comme dans du beurre parce que le service n’était pas bon en France: les cafés étaient sales, et les serveurs pas sympas.”

Elle introduit en France un concept de service inédit (garder le sourire, accueillir le client, s’occuper des enfants), et organise des jeux et des concours: une campagne Monopoly, un grand concours au moment de la coupe du Monde, si bien que seize mille billets d’entrée pour la finale au stade de France atterrissent sur son bureau… Elle commence à avoir un certain pouvoir. Mais elle se demande: l’accomplissement de ma vie peut-il être le nombre croissant de MacDos en France? Réponse: non.

4) Elle a trente-cinq ans. Il est temps de trouver la sortie. Elle se présente bientôt sous la forme d’un homme qu’elle rencontre un soir où elle rejoint un copain pour dîner. Le copain doit s’en aller, et Michèle passe toute la soirée, puis la nuit, puis le lendemain et les jours qui suivent, avec Albert Delamour. Photographe de mode et artiste, il vient de s’installer à New York. Michèle liquide sa vie parisienne et le rejoint. En 2000 elle donne naissance à une fille.

Après treize ans chez MacDonald, Michèle a une revanche à prendre sur la création. À un cocktail, elle boit un apéritif qui lui plaît et dont elle note la marque: Lillet. Elle va trouver les producteurs et leur propose ses services pour développer la marque. Ils aiment toutes ses idées et embauchent la Québecoise qui vient de débarquer à New York et n’a jamais travaillé dans la publicité. Elle devient leur petite agence de pub, et s’occupe bientôt d’autres marques. Quand elle voit apparaître ses pubs dans le New York Times, son amour-propre est flatté, mais la petite voix la taraude à nouveau: le sens de sa vie peut-il être de promouvoir des biens de grande consommation? Une amie lui demande: “Que ferais-tu si tu en avais les moyens, et ne rencontrais aucun obstacle? –Une galerie d’art,” répond Michèle sans hésitation.

5) Albert et Michèle vivent dans un grand loft dans Soho où, depuis le début, ils sous-louent des chambres à des touristes pour aider à payer le loyer élevé. Michèle aime ce côté pension de famille, ces nombreux passages qui permettent des rencontres intéressantes. Par ailleurs elle est entourée d’artistes (à commencer par Albert) dont elle aime le travail et qui ont du mal à se faire exposer à New York à cause de l’élitisme des galeries. Pourquoi ne pas organiser des expositions chez eux? Son idée, c’est de montrer l’art dans un lieu qui ressemble à un espace où les gens vivent, et de le vendre à des prix modérés en laissant la plus grande part à l’artiste. Elle s’adresse à des gens normaux, des gens comme vous et moi, qui ne connaissent pas grand chose à l’art, qui sont intimidés par les galeries réputées, qui n’ont pas des millions à dépenser, et qui aimeraient quand même acheter une oeuvre pour leur salon ou leur chambre. Elle souhaite remettre l’art dans la vie. Le nom de la galerie s’impose: Living with Art.

Elle commence par des groupes-shows puis, après un an, organise la première exposition newyorkaise de CharlÉlie Couture. L’événement est un succès. Albert et Michèle en profitent pour s’agrandir et louer le loft du septième étage qui vient de se libérer. Ils travaillent en équipe: artiste, Albert est plus à même de juger du degré d’aboutissement d’une oeuvre; quant à Michèle, son oeil la place du côté de l’acheteur. Elle sent ce qui va l’attirer et lui plaire. Elle ne recherche pas la caution du monde de l’art, mais elle n’est pas mécontente quand un curateur du Metropolitan Museum lui achète une sculpture pour sa collection personnelle.

À quarante-cinq ans, Michèle a l’impression d’être arrivée là où elle le souhaitait. Tous les morceaux épars de sa vie, la débrouillardise familiale, la musique, le marketing, ont trouvé leur place comme dans un puzzle. Qu’ils aboutissent au marketing des arts est parfaitement cohérent.
“Arrivée?” Est-ce un mot qui fait partie de son vocabulaire? Elle éclate de rire. “Arrivée” ne veut pas dire qu’elle ne va pas repartir. Peut-être l’avenir l’attend-il à Pékin, Johannesburg ou Santa Fé.
Pour contacter la galerie ou le bed-and-breakfast:

www. Livingwithartusa.com