Les Etats-Unis, un pays “un peu perdu dans son espace”

Ecrivain puis réalisateur, Philippe Claudel est connu dans le monde entier. Il est notamment l’auteur du roman « Les Ames grises » (2003) qui a obtenu le Prix Renaudot et « Le Rapport de Brodeck » (2007) qui a reçu le Prix Goncourt des lycéens. Il a réalisé « Il y a longtemps que je t’aime » (2008), un film intense et sincère qui a eu le César du Meilleur Premier Film et le Meilleur second rôle féminin en 2009. Sa deuxième réalisation « Tous les soleils » (2011) a rassemblé plus de 500.000 spectateurs.

Philippe Claudel était à New York à la mi-septembre pour faire la promotion de Soundwalk-Crossing the Line, un projet de promenade sonore le long du Museum Mile auquel il a prêté sa voix. Cette promenade à mi chemin entre visite guidée et cinéma est proposée depuis le 17 septembre dans le cadre du festival “Crossing the Line” organisé par le French Institute Alliance Française (FIAF).

Dans le cadre du projet artistique « Soundwalk », on vous a demandé d’écrire un court récit inspiré d’un endroit particulier situé sur le Museum Mile. Quel sujet vous avez choisi et pourquoi ?

Le choix a été difficile. Il y a beaucoup de lieux inspirants. J’ai choisi un endroit qui n’est, peut-être, pas le plus connu. C’est la Neue Gallery, un petit musée regroupant un certain nombre de collections, de l’art viennois, notamment de la période de la Sécession et qui a une reconstitution d’un café viennois au rez-de-chaussée qui s’appelle le Café Sabarski du nom de ce mécène qui a créé le musée. La taille du musée, qui est vraiment un tout petit musée,  la présence aussi de ce café, ce petit morceau d’Europe égaré dans Manhattan, les œuvres présentées et l’ambiance… toutes ces raisons m’ont poussées à choisir cet endroit qui me permettait de mettre en branle une imagination Mittle Europa et de la connecter avec ce morceau d’Amérique.

Vous semblez très attaché au fait de faire fonctionner l’imaginaire de vos lecteurs et des spectateurs. Cet enregistrement Soundwalk, c’est une nouvelle manière pour y arriver ?

Que ce soit la musique, la peinture, la littérature, ce qui est intéressant c’est de travailler avec l’autre. Si vous proposez des œuvres closes dans lesquelles aucune porte n’est ouverte ou entrouverte et dont les murs sont complètement étanches, cela n’a aucun intérêt. J’ai toujours voulu que mes écrits ou mes films rentrent en résonance avec l’imaginaire, la vie du spectateur ou du lecteur. Et évidemment cette chimie très particulière est très différente en fonction de la personne. On travaille avec des singularités, des individualités et c’est la rencontre entre trois pôles : le créateur, la création et celui qui va s’approprier la création. De ce triangle naît une relation unique. Quand je reçois du courrier disant « J’ai lu votre livre de telle façon, est-ce que j’ai raison de le lire comme ça ? » je réponds toujours « mais vous avez raison, puisque vous l’avez fait comme ça, ça vous appartient, ce n’est plus à moi et vous pouvez le comprendre comme vous voulez ». Sur ce projet Soundwalk, ce qui m’intéresse c’est vraiment la voix, on écoute quelqu’un qui raconte une histoire, on a, à la fois, les yeux clos et ouverts.

Etes-vous un habitué de New York ?

Je viens en moyenne trois fois par an depuis longtemps. J’aime l’énergie de cette ville. C’est ce qui fait que la part positive l’emporte sur la part négative. Ce qui n’est pas toujours le cas dans les mégalopoles où généralement la fatigue prend le pas sur les forces que la ville vous donne. (…) Par contre, je ne me verrais pas du tout vivre ici. La ville a une beauté qui tient à son architecture, à la lumière, à l’agencement des rues. J’aime le matin quand les gens vont au travail. C’est comme un début du monde, une espèce de levée humaine intéressante. J’aime aussi beaucoup le patrimoine artistique de New York. Je vais à chacune de mes visites voir les tableaux de la Frick Collection. C’est une des rares villes au monde où se superpose à la ville réelle, la ville imaginaire que nous avons reçu au travers de la littérature et du cinéma.  On a un écho de la ville quand on marche dans les rues, on a une quantité de films, de livres, de musiques qui contamine notre vision. C’est un grand écart entre une familiarité et une étrangeté. On est étranger dans une ville qu’on connaît, qu’on reconnaît. C’est une ville qui fait partie de nous depuis longtemps.

Vous évoquez souvent les diktats en France. Quelle société vous semble être la plus empreinte de diktats, l’américaine ou la française ?

Les Etats-Unis, ce grand pays en terme géographique, s’est construit sur le fait que certains hommes ne voulaient pas suivre la règle, la religion des autres. C’est donc un pays où quelque soit votre singularité, voire votre perversion, vous allez toujours pouvoir trouver un endroit pour vivre votre différence. Vous pouvez trouver des communautés Amish en Pennsylvanie qui vivent en dehors des lois avec un mode de vie archaïque. On leur donne le droit de vivre cette différence là. En France, les services sociaux français réagiraient tout de suite. Je ne dis pas que c’est enviable. Mais c’est une société qui permet aux individus de vivre leur singularité, leur différence. Pour autant, la société américaine est assez coercitive sur le plan des libertés. Tout en étant dans un modèle démocratique, les Américains se permettent des entorses à la démocratie, notamment depuis le 11-Septembre, qui  ne pourraient pas exister en France. Je pense par exemple à Guantanamo. Pour ce qui est des diktats, ils sont très différents à l’intérieur même du pays, sur la côte Est et la côte Ouest. En Californie, le diktat du corps est très fort. Au fin fond de la Caroline du Nord, on est dans des systèmes de vie encore très différents. Les Français ont une idée très européenne des Etats-Unis. On parle de deux sociétés différentes. En France, personne ne met un drapeau français sur sa pelouse et un sticker sur sa voiture « Je suis blanc et je vote ». J’ai vu dans des Etats des pancartes dans les jardins « Je suis blanc, chômeur, j’ai un fusil et je vote ». C’est un pays plein de paradoxes, avec beaucoup de liberté, et une tolérance à la bêtise. En fait, c’est un pays un peu perdu dans son espace.

Quel film, selon vous, a le mieux retranscrit l’atmosphère new-yorkaise ?

Manhattan de Woody Allen est un très grand film visuel. Au début, on voit des plans de la ville qui se succèdent sur la musique de George Gershwin. Woody Allen est l’un des grands cinéastes de New York. Il a rendu hommage à sa ville de façon assez exemplaire. Scorcese aussi, à sa manière. J’aime beaucoup le début du film Broadway Danny Rose qui se passe dans au restaurant Carnegie Deli. A chaque fois que je suis à New York j’y vais pour manger un sandwich au pastrami. Dans ce film, le réalisateur a très bien filmé Broadway. Parmi les films qui ne sont pas très bien mais qui ont réussi à capter la beauté d’un quartier il y a, par exemple, un des films de Paul Auster qui se passe dans un bar tabac de Brooklyn, Smoke.

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