Les Français derrière le drapeau du souvenir

Un œil aguerri les repère dans les terminaux d’aéroports ou à Grand Central. Depuis jeudi, près de 3.000 d’entre eux recouvrent plusieurs pelouses de Battery Park où il seront visibles jusqu’au 12 septembre. En dix ans, le Flag of Honor et le Flag of Heroes sont devenus des symboles. Ces bannières de la mémoire ressemblent au drapeau américain. A ceci prêt que les traditionnelles bandes rouges et blanches horizontales ont été remplacées, dans le cas du premier étendard, par le nom des presque 3.000 victimes des attentats du 11-Septembre à New York, Washington et en Pennsylvanie. Dans le cas du second, seuls les personnels de secours (policiers, pompiers, unités d’urgence…) morts dans les tours ont été listés.

Le créateur de ces drapeaux s’appelle John Michelotti, un Américain du Connecticut. En 2002, il lancait l’initiative Flag of Honor/Flag of Heroes Project avec l’ambition de ne « jamais oublier » les victimes des attentats.

Il y a aussi, et c’est plus surprenant, deux Français : Laurent Martinez a aidé au lancement du projet et à sa promotion. Olivier Nicolle, graphiste basé à Paris, a conçu les drapeaux. C’est lui qui entre et corrige les noms à partir des bases de données des associations de victimes. « Quand je dis à des Américains que je travaille sur ces drapeaux, ils sont surpris. Je leur explique que de par mes origines, je suis attaché aux Etats-Unis. J’y ai vécu plus jeune. Et ils comprennent », indique Olivier Nicolle.

L’implication des deux Français dans un tel projet surprend moins quand on connaît leur attachement pour les Etats-Unis. Laurent Martinez assure avoir voulu vivre le « rêve américain » depuis tout petit. Au terme de plusieurs allers-retours, il finit par s’installer  dans le Connecticut en 1995, et créer sa propre société, un cabinet de chasseurs de tête. Olivier Nicolle, lui, a des racines à Gourin, petit morceau d’Amérique en Bretagne. Dans les années 50, ce village s’est vidé de sa population, partie outre-Atlantique par bateaux entiers en quête d’opportunités. A 18 ans, Olivier fait à son tour la grande traversée pour étudier à Columbia University. Il s’éprend de New York, « ville incroyable », « magique ». En 1998, il rencontre Laurent, frère cadet d’une amie de longue date. Une amitié forte commence.

Le 11-Septembre va encore les rapprocher. Ce jour-là, Olivier à Paris et Laurent à Greenwich suivent en direct les événements fous de la journée. « Effroyable » pour l’un. « Terrifiant » pour l’autre. Cette matinée-là restera dans leur mémoire pour toujours. Pour le landlord de Laurent Martinez, John Michelotti, la tragédie trouve un écho particulier. Deux semaines plus tôt, il avait failli être emporté par une violente attaque cardiaque. Il sait mieux que quiconque que la vie est fragile. Quand il partage avec Laurent son envie de créer des drapeaux pour immortaliser les victimes, celui-ci propose son aide immédiatement. « Une façon de rendre aux Etats-Unis ce qu’ils m’ont donné » dit-il. Il demande à Olivier de rejoindre le duo. Il accepte en février 2002: « Je trouvais le projet intéressant. Commémorer les victimes de cette façon me plaisait. »

Depuis, Laurent Martinez indique que 300.000 drapeaux ont été vendus – les revenus sont reversés à divers groupes et institutions qui ont vu le jour après les attentats. Outre Grand Central et les terminaux d’aéroports, les drapeaux ornent désormais des casernes, des commissariats et des lieux de culte, dont la petite chapelle Saint-Paul à quelques mètres du World Trade Center. Après l’annonce de la mort de Ben Laden en mai, ils ont été accrochés sur l’enclos qui entoure Ground Zero et il ne fait aucun doute qu’ils fleuriront une fois de plus le 11 septembre 2011. Car l’Amérique les a adoptés. « L’objectif était de faire quelque chose qui mettait en avant le meilleur de l’humain, insiste Laurent Martinez. On a contribué à atténuer la peine et la souffrance du pays. Je suis touché de voir le drapeau quelque part.»

« Les Français n’ont pas la réputation d’être amicaux, mais je ne l’ai pas constaté, indique John Michelotti. Le 11-Septembre était une attaque contre l’Amérique mais Olivier et Laurent ont répondu présent. C’est un plaisir pour moi de travailler avec deux personnes aussi engagées. »

Comme chaque année, aux alentours du 11 septembre, Olivier Nicolle revient à New York pour un séjour chargé d’émotion. Dix ans plus tard, il dit avoir toujours les larmes aux yeux quand il se rend à Ground Zero. Sa passion pour la ville n’a pas faibli. « New York a repris le contrôle de la vie. Les New Yorkais sont plus solidaires, jure-t-il. Ils prennent le temps de se mettre en terrasse, de s’asseoir dans les squares et de discuter. Ca n’arrivait pas avant les attentats.»

Visiter le site du Flag of Honor/Flag of Heroes Project ici

Photo: Olivier Nicolle, un des Français derrière le projet, tient un des 3.000 Flag of Honor plantés à Battery Park jusqu’au 12 septembre pour honorer la mémoire des victimes des attentats