L'espagnol, cheval de troie de la francophonie?

Les élèves s’avancent, par groupe de deux, et se présentent mutuellement au reste de la classe : “Elle s’appelle Caitlin, elle a 20 ans et vit à Long Beach.” La parole est hésitante, les mots ne viennent pas spontanément et sont entrecoupés de rires gênés. Nous sommes dans l’un des cours de français de l’université publique de Long Beach, au sud de Los Angeles. Une classe un peu particulière qui s’adresse à des étudiants américains hispanophones.

L’idée est d’utiliser l’espagnol comme passerelle pour apprendre le français, deux langues voisines par leur origine romane. Un concept pour l’instant unique aux Etats-Unis puisque la classe n’est proposée nulle part ailleurs. Et pourtant, la méthode de l’intercompréhension en langues romanes n’est pas nouvelle. Qui n’a pas déjà fait le constat que l’espagnol, le portugais, l’italien, le français ou encore le roumain ont beaucoup de choses en commun?

“Pour moi, le but de mon cours est le même qu’un cours pour anglophones mais mes étudiants ont cette base en espagnol que j’utilise en cours comme tremplin”, explique Nicolas Bordage, le professeur de français. Ce Franco-Argentin de 40 ans a quitté la banlieue parisienne pour Los Angeles il y a sept ans. Il y enseigne l’espagnol et le français, mais s’est rapidement rendu compte que son public n’était pas simplement anglophone.

“J’ai réalisé qu’il était plus facile pour les étudiants avec une base hispanophone de faire des parallèles avec le français. C’est plus naturel pour quelqu’un qui a des bases en espagnol de comprendre des points de grammaire ou de vocabulaire en français”, remarque-t-il. Les élèves confirment. Mariana est d’origine mexicaine, elle en est à son deuxième semestre de français pour Hispanophones : “C’est plus clair d’apprendre de cette façon car la structure des phrases est proche entre les deux langues et aussi la présence du genre masculin et féminin, ça existe déjà en espagnol”, explique-t-elle dans un anglais parfait.

Mais parler espagnol n’est pas le seul critère d’admission. Parler anglais est aussi un impératif. “Le but n’est pas d’apprendre le français à des gens qui parlent espagnol sinon ça serait comme enseigner un cours au Mexique ou en Espagne”, explique Nicolas Bordage, pour qui la langue anglaise est aussi un outil pour apprendre le français. “Par exemple, un point de grammaire : J’aime le chocolat, en anglais c’est I like chocolate alors qu’en espagnol on dit Me gusta el chocolate. En français et en anglais, on utilise le verbe aimer, alors qu’en espagnol c’est une structure complètement différente”.

Il n’y a donc pas de recette miracle pour apprendre une langue, estime-t-on au département de langues européennes de l’université de Long Beach, mais plus on a de cordes à son arc, plus on a de facilité. D’ailleurs, le Français et l’Espagnol font partie d’un seul et même département à l’université de Long Beach “alors que souvent elles ont chacune leur propre département et sont en concurrence”, souligne Clorinda Donato, conseillère pédagogique et professeur de français et d’italien.

Ryan Luevano est l’un des étudiants et ne cache pas son enthousiasme : “au début j’ai pris cette classe parce qu’il fallait que je prenne un cours de langue afin d’étudier l’histoire de la musique, et puis au fil des mois j’y ai vraiment pris goût!”, explique le jeune homme de 22 ans d’origine mexicaine. Comme beaucoup d’élèves latinos, il parle espagnol avec sa famille et constate qu’il progresse beaucoup plus vite en français depuis que le professeur s’appuie sur sa langue d’origine.

Même expérience pour Claudia Muntean qui participe activement en classe : “J’ai fait trois ans d’espagnol au lycée et surtout mes parents sont roumains, alors ces deux langues m’aident à faire la connection avec le français”, explique-t-elle. Comme les autres étudiants hispanophones de sa classe, Claudia souligne qu’elle a une compréhension intuitive du français : “quand le professeur nous parle, je sens que j’ai l’avantage par rapport aux anglophones car je repère certains mots qui ressemblent à ma langue d’origine.”

Le programme Français pour Hispanophones a créé il y a cinq ans et rencontre un franc succès. Plus de 50% des étudiants de l’université de Long Beach sont d’origine hispanique, une région idéale pour proposer ce genre de classe, estime la conseillère pédagogique Clorinda Donato pour qui “l’espagnol est une réalité de notre vie en Californie.

De fait, cette université publique a été étiquetée “Hispanic serving institution” par le gouvernement américain. Une révolution, pour Clorinda Donato, car cela reflète l’évolution des mentalités vis à vis des cultures étrangères. “Personnellement j’ai du réapprendre l’italien car mes parents qui avaient immigré ne voulaient pas me l’enseigner. Il y avait une pression énorme pour oublier sa langue et devenir citoyens américains. Aujourd’hui, on réalise que non seulement il ne faut pas avoir honte de parler une autre langue, mais qu’il faut au contraire le valoriser, car c’est un atout réel dans notre village global.”