L’exception culturelle américaine

 « De la culture en Amérique »… Avec un titre comme celui-ci, Frédéric Martel avait placé la barre bien haut. Il n’avait guère droit à l’erreur. Quatre ans d’enquête, 700 entretiens, 620 pages au style léger… le résultat est à la hauteur de l’ambition de départ. Son livre n’a rien d’une encyclopédie sur l’histoire de Hollywood ou l’art contemporain américain. C’est une plongée remarquable sur les rouages de la culture américaine, son financement, ses réseaux (philanthropie, mécénat…), les politiques culturelles successives de JFK, R. Reagan ou de George Bush. Sans être un essai, l’ouvrage donne aussi d’innombrables pistes pour anticiper le devenir de la culture américaine au XXI° siècle. Notamment grâce à la « diversité culturelle ». L’auteur y consacre un chapitre entier, riche d’enseignements pour le lecteur français. Verbatim :  « A chaque nouvelle vague d’immigration, à chaque nouvelle génération d’Asian-Americans qui s’émancipent, à mesure que les Noirs s’intègrent, l’Amérique se renouvelle, et parce qu’elle sait valoriser ces différences et reconnaître sur son territoire les cultures variées, sa puissance durera. Et si elle transforme ainsi ses immigrés et ses enfants de couleur, elle parvient aussi, et sans forcément le vouloir, à se transformer elle-même »

Frenchmorning : Pourquoi les Européens sont-ils aussi craintifs vis à vis de la création américaine? Et depuis quand ont-ils ce sentiment d’infériorité?

Frédéric Martel : Ce que je tente d’expliquer dans mon livre c’est l’ambivalence profonde des Européens à l’égard de la culture américaine. Ils peuvent rejeter la culture “mainstream”, de Walt Disney au Da Vinci Code, mais aimer en revanche la contre-culture américaine, le Wooster Group et Tony Kushner. Donc, ils ne sont pas craintifs en soi à l’égard de la création américaine.
Ils combattent les Etats-Unis tout en valorisant la culture américaine qui leur convient. Prenez Les Inrockuptibles, ou Télérama, ou le Nouvel Observateur ou Libération : ils sont parfois très anti-américains politiquement et souvent culturellement, mais ils
ne cessent de parler de Philip Roth en littérature, Bill T. Jones en
danse, Mapplethorpe, Nan Goldin et Andres Serrano en arts plastiques,
pour ne rien dire du cinéma “indépendant” américain (bien que celui-ci
ne soit souvent indépendant que de nom). Le paradoxe c’est que même
ceux qui rejettent la culture américaine d’un côté, la valorisent de
l’autre, en pensant qu’elle est un contre-modèle, une contre-culture.
En fait, je montre que la culture mainstream, la contre-culture, les
cultures des communautés appartiennent au même modèle culturel
américain et qu’elles ne sont pas le contre-système… mais bel et
bien le système.

Frenchmorning : Au pays du libéralisme économique triomphant, vous montrez qu’il existe des flux considérables d’argent public (fédéral, régional, municipal) qui irriguent le secteur culturel. Dans quelles proportions par rapport à la France?

Frédéric Martel : Dans mon livre, je ne parle jamais de la France et je ne me permets aucune comparaison. Et pour une raison très simple : ces comparaisons sont très difficiles à faire et peu sérieuses d’un point de vue scientifique.
Ce qu’il est important de dire, cependant, c’est qu’il
existe effectivement beaucoup d’argent public aux Etats-Unis pour la
culture, à la fois directement (200 agences interviennent pour aider
les arts au niveau fédéral, 50 agences culturelles jouent un rôle dans
chaque Etat et plus de 4000 agences interviennent au niveau des
villes) mais surtout indirectement. L’argent public provient
essentiellement du manque à gagner fiscal de tous les dons de la
philanthropie, du mécénat et des fondations. A cela, il faut ajouter
l’argent public qui va à la culture mais n’est pas directement
labellisé comme tel : les subventions directes et indirectes à la
revitalisation des ghettos noirs à travers des institutions
artistiques (à Saint-Louis, à Watts-LA, dans le South Side à Chicago,
à Harlem, à West-Philadelphia ou East-Baltimore par exemple). Il faut
encore citer les taxes artistiques sur les hôtels et motels (plusieurs
dizaines de grandes villes américaines comme San Francisco, Houston,
Los Angeles), les taxes culturelles sur les plaques d’immatriculation
(Denver et d’autres villes), les loteries (Massachusetts). En fin de
compte, l’argent public est fréquent mais peu visible. L’Etat doit
intervenir “sans fanfare” disait John Kennedy. Ces sommes d’argent
public pour la culture sont-elles aussi importantes,
proportionnellement au nombre d’habitants, qu’en France ? C’est
difficile à dire. Ce qui est certain : elles sont essentielles. Et
complètent le reste de la matrice culturelle des Etats-Unis : la
philanthropie, les endowments, les fondations, le mécénat
d’entreprises, les universités, les communautés etc.

Frenchmorning : Mais vous montrez aussi que beaucoup d’artistes, contrairement à ce qui se passe en France, sont suspicieux vis à vis de l’argent public. Vous montrez aussi (notamment sous Reagan) comment les politiques tentent d’avoir une influence sur la création. Comment peut-on qualifier les rapports politiques/artistes?

Frederic Martel : Le chapitre le plus long de mon livre, et qui s’intitule “les Culture wars”, est un chapitre sur la censure. Ce n’est donc pas un livre pro-américain – au contraire. J’ai lu récemment sur un blog américain que jusqu’à présent les Français disaient n’importe quoi sur la culture américaine et que nous étions donc stupides et inoffensifs.
La même personne disait qu’avec mon livre arrivait le nouvel
anti-américanisme : le français qui connait bien le système et qui
“got by the numbers”. Celui-ci (moi !) était beaucoup plus dangereux
car il risquait vraiment de mettre à jour les secrets de fabrique du
système. Ce blog m’a fait beaucoup rire ! La censure culturelle sous
Truman, Reagan et Bush-Père, notamment, fut particulièrement violente.
On ne peut pas imaginer une telle chose en France. Que l’Etat censure,
interdise et punisse : on comprend que les artistes américains se
méfient de l’argent public dans la sphère culturelle. Reste que le
système compte beaucoup de gardes-fous : l’autonomie absolue des
institutions culturelles, l’indépendance des universités (qui je le
répète sont au coeur du système culturel américain alors qu’elles sont
à la marge en France), le côté “bottom-up” des communautés : tout cela
laisse beaucoup d’espaces de libertés aux artistes, même quand le
gouvernement les censure.

Frenchmorning : le moteur culturel américain, c’est aussi le fameux “501c3” et la philantropie. Est-ce un modèle à suivre pour la France? Est-il propre aux “gènes” américains?

Frederic Martel : Nous avons aussi en France des associations loi 1901 et des lois permettant les dons dans le cadre du mécénat culturel. La différence tient plutôt à l’histoire, au protestantisme, à la nature du don aux Etats-Unis et à l’autonomie réelle des associations américaines (les fameuses 501c3 du nom de l’article des impôts fédéraux qui en définit le statut).
En France, le monde associatif est très dépendant pour ses
financements de l’Etat quand il ne s’agit pas de démembrements
implicites de l’Etat : aux Etats-Unis les associations à but non
lucratif ont la possibilité de trouver de l’argent par eux-mêmes, via
le fundraising. Tous les musées, tous les théâtres (sauf Broadway),
tous les orchestres, opéras, ballets, et toutes les bibliothèques et
universités (quand elles ne sont pas publiques) sont à but non
lucratif aux Etats-Unis, et non pas “privés” (sous-entendus
commerciales) comme on le croit en France. Tel est un des secrets de
la culture américaine : tout ce qui est fait en France par l’Etat et
fait aux Etats-Unis par le secteur à but non lucratif, et non pas par
le marché ! C’est en cela que l’exception culturelle existe autant aux
Etats-Unis qu’en France.

Frenchmorning: “Vous avez été pendant 4 ans attaché culturel aux Etats-Unis. La France met-elle, selon vous, suffisamment de moyens financiers, humains pour assouvir son irrépressible ambition de rayonnement et pour faire connaître ses artistes et sa culture?”

Frédéric Martel : Que la France mette assez de moyens humains et financiers, n est plus la question. La vraie question est : est-ce efficace ? Et la réponse est non ! Bureaucratisation folle, objectifs culturels placés sous le contrôle de la diplomatie, dîners et cocktails partout en lieu et place d’un travail sérieux, arrogance folle de nos consuls : notre diplomatie culturelle est devenue omnipotente et incompétente. Franchement, ce n est plus un système qu il faut reformer ; il faut complètement le changer. Je ne crois plus à la capacité du ministère des affaires étrangères de gérer notre diplomatie culturelle. Le terme même, d ailleurs, est un non sens. Ce qui faut c’est déléguer aux institutions culturelles françaises (comme le Louvre, Orsay, Beaubourg, le CNC, les théâtres…) nos relations culturelles. Les diplomates ne sauront jamais faire cela. Prenez l’exemple de Jean-David Levitte à Washington dont j’ai bien vu le travail : il a très très bien réussi sur la guerre en Irak mais a un bilan calamiteux en matière culturelle, scientifique et surtout universitaire où il ne comprend rien et ne fait rien. Et puis il faut cesser de se croire le centre du monde et croire qu on a la meilleure culture au monde alors que notre influence est de plus en plus inexistante… Les Américains n’ont pas de diplomatie culturelle mais ils rayonnent partout : nous on a exactement l’inverse.

Frédéric Martel (« De la culture en Amérique », Gallimard, 32 euros).
Ancien attaché culturel aux Etats-Unis, il est l’auteur de « Le rose et le noir. Les homosexuels en France depuis 1968 » (Le Seuil 1996) et « Theater. Sur le déclin du théâtre en Amérique » (La Découverte, 1996). On peut consulter son site : www.fredericmartel.com

Extraits :
A propos de la visite d’André Malraux, ministre de la Culture de de Gaulle aux Etats Unis (mai 1962).
« Etrange visite qu’il est difficile de comprendre sans émettre l’hypothèse que les Américains ont délibérément « sélectionné » Malraux. Le projet d’inviter l’auteur de La Condition humaine n’est pas un hasard : il a été préparé avec grand soin au Département d’Etat, mais aussi à la Maison Blanche. En effet, comme le révèlent les archives, Malraux a été très tôt identifié par l’équipe Kennedy comme
André Malraux avec Jackie Kennedy
pro-américain, comme l’un des points d’accès à de Gaulle et, par temps de guerre froide, comme un anticommuniste fiable. Sur l’idée de son conseiller spécial, Arthur Schlesinger, Kennedy décide donc d’inviter Malraux et pour qu la ficelle ne soit pas trop grosse, choisit le prétexte de conférences à Harvard, suivies d’un séjour « informel » à Washington (…) JFK organise une promotion médiatique des livres de Malraux qui n’a eu d’égal que celle que Staline a faite à l’écrivain André Gide dans les années 30. »

A propos de John Frohnmayer, nommé par G Bush en 1989 à la tête de la NEA (national endowment for the Arts).
« Le nouveau président, texan d’adoption, ayant mené une campagne d’une violence implacable contre la gauche et mettant, une fois élu, l’accent sur les « valeurs familiales », Frohnmayer doit donner des gages. (…) Moins d’un mois après sa nomination, il annule une subvention de 10 000 dollars prévue pour l’exposition « Witnesses : against our Vanishing » programmée dans la galerie à but non lucratif Artists Space de Soho à New York . Selon lui, l’exposition dédiée à l’art et au sida serait « too political » (trop politique). (…) il est vrai que le catalogue de l’exposition comprenait un texte féroce et même calomnieux à l’encontre de plusieurs hommes politiques républicains (…) . Au contact des artistes et des oeuvres, face au dénuement d’hommes et de femmes en train de mourir du sida, John Frohnmayer est ébranlé : « ce n‘était pas aussi cru que me l’avaient décrit mes conseillers mais plus oppressant et sans espoir, très déprimant.» (…) En discutant avec les artistes, il reconnaît son erreur et annonce qu’il restaure la subvention. »