L’expressionnisme allemand au MoMA

Après l’expressionnisme abstrait, c’est cette fois au tour de l’expressionnisme allemand d’investir le Museum of Modern Art. Première exposition de cette ampleur depuis 1957, « German Expressionism: The Graphic Impulse » explore l’effervescence artistique sans précédent du début du XXe siècle en Allemagne et en Autriche. Au-delà de la richesse et de la variété de leurs styles, de leurs thèmes et de leurs techniques, les figures de proue du mouvement vont partager la même volonté : sensibiliser à la condition universelle d’être humain, par le biais de l’expression individuelle des pensées et des émotions, jusqu’alors réprimées. Et s’ils utilisent affiches, livres et journaux comme supports, ces expressionnistes allemands à la sensibilité exacerbée vont surtout révolutionner la gravure et de la lithographie et repousser les limites de ces procédés. Cette impulsion graphique (« graphic impulse »), qui s’étend de la naissance de l’expressionnisme vers 1905 aux années 20 en passant par la première guerre mondiale, va leur permettre de propager leurs idées plus largement, tout en s’engageant dans les enjeux sociaux et politiques de l’époque.

Organisée par ordre chronologique, la rétrospective débute par trois galeries, respectivement consacrées aux trois centres urbains où le mouvement voit peu à peu le jour : Dresde, où dès 1905 nait le groupe Die Brücke (Le Pont) mené notamment par Kirchner, Heckel et Pechstein; Munich et Der Blaue Reiter (Le Cavalier Bleu) de Vassily Kandinsky et Franz Marc à partir de 1911; et enfin Vienne et les deux figures de la tendance autrichienne, Kokoschka et Schiele.

Le Brücke d’abord, dont les membres remettent au goût du jour la gravure et en font la pierre angulaire de leur pratique. Comme en témoigne le Fränzi Reclining (1910) d’Erich Heckel, ils s’inspirent de l’esthétique primitive, et notamment des sculptures et des masques africains et océaniens. Les artistes du Blaue Reiter, Kandinsky et Marc consacrent quant à eux l’utilisation de la gravure sur bois, comme un outil au service de leur quête de l’abstraction. A l’instar de l’ouvrage de Kandinsky, Klänge (1913), véritable cheminement de la figuration vers l’abstraction. Les Autrichiens Kokoschka et Schiele adoptent un trait encore plus expressif que les peintres allemands, et confirment le potentiel émotionnel du portrait et du corps nu.

Dès 1910, l’expressionnisme commence à se déplacer vers la capitale, Berlin, et l’expérience de la vie urbaine moderne s’affirme alors comme un des thèmes de prédilection des artistes. Les marchands d’arts berlinois vont participer à la promotion du mouvement, qui va se perpétuer jusqu’à la décennie suivante notamment grâce à la propagation de la gravure. Mais le souffle dévastateur de la Première Guerre Mondiale bouleverse cette émulation artistique. Nombreux sont les artistes qui sont appelés sous les drapeaux ou qui décident de se porter volontaires, et que le conflit va traumatiser à jamais. Sur un mur rouge sang monumental, la cinquantaine de gravures d’Otto Dix illustre son expérience dans les tranchées, qu’il tente comme beaucoup d’autres d’exorciser par le biais de l’art.

La proclamation de la République de Weimar éveille la conscience politique des artistes. Ils s’engagent en faveur de la nouvelle démocratie fragile et défendent des causes humanitaires, comme la famine qui sévit alors. Beaucoup optent pour le dépouillement et l’austérité du noir et blanc, symboles du chaos et de la privation qui règnent alors à Berlin. Dès le début des années 1920, le mécontentement commence à se faire sentir dans la société allemande et se répercute rapidement auprès des artistes allemands. Le climat de décadence et de désillusion d’après-guerre engendre un nouveau style, post-expressionniste, le Neue Sachlichkeit (Nouvelle Objectivité). Entre cynisme et incertitude, le portrait s’affirme alors comme le genre dominant, porté par Beckmann, Dix et Grosz.

Inflation puis hyperinflation dévaluent la monnaie allemande, l’impression atteint son apogée et rend les gravures plus abordables, faisant finalement de l’art l’un des investissements les plus fiables. Mais quand en 1924 le gouvernement prend des mesures pour stabiliser la monnaie, le marché de l’art allemand s’écroule et emporte avec lui l’une des périodes artistiques les plus prolifiques et novatrices du XXe siècle et de l’histoire.

German Expressionism: The Graphic Impulse

Du dimanche 27 mars au lundi 11 juillet

The Museum of Modern Art
11 West 53rd Street, New York, NY 10019
(212) 708-9400

Pour un panorama très complet du mouvement artistique, visitez le site dédié du musée qui recense plus de 3000 oeuvres (classées par artistes, dates, thèmes, techniques) et comporte un plan interactif et une chronologie de l’époque. MoMA.org/germanexpressionism

photo : Vassily Kandinsky, Watercolor No. 13 (1913)