Lila l’enchanteresse

Début 2002 elle est entrée chez moi, suivie d’un technicien radio. Elle réalisait pour France Culture une série d’entretiens sur le 11 septembre. Sa beauté m’a frappée, et je me suis exclamée: “Que vous êtes belle!” Je n’ai pu m’empêcher d’ajouter, avec l’honnêteté, le manque de tact, ou la rudesse gauloise qui me caractérise: “Dans votre métier de journaliste, c’est un avantage ou un obstacle, d’être si belle?” J’ai terrifié la jeune Lila. Elle me l’avoue presque dix ans plus tard, quand je l’interviewe à mon tour à l’occasion de la sortie de son livre The Enchanter, Nabokov and Happiness. À peine nous retrouvons-nous au restaurant du Crosby Hotel qu’elle me dit: “Tu es très belle, Catherine.” Amabilité qui n’est pas à mettre sur le compte de l’ironie, mais de l’antique politesse orientale.

Lila Azam Zanganeh est née à Paris en 1976 de parents iraniens. Son père appartenait à une grande famille proche des Pahlavi. Son grand-père était officier dans l’armée de l’air. Son père, qui n’avait pas envie d’être militaire, a créé une compagnie de petits avions, Air Taxi, alors que l’Iran se développait dans les années 50 et 60. Son père enfant, dans les années 30, allait avec sa mère à des thés dansants au café de la Mairie où dansaient des femmes portant des jupes au-dessus de genou. Plus tard, grand athlète, il était champion de ski nautique barefoot. Sa mère est allée dans une école catholique, où elle a appris le français. Elle a fait des études de sociologie et d’économie politique en Italie, en Allemagne et en Angleterre. Brillante et polyglotte, elle travaillait au ministère des Affaires étrangères et s’occupait du protocole.

Lila avait trois ans quand sa mère est retournée en Iran pour l’enterrement de sa propre mère. C’est juste à ce moment-là, en février 79, que la révolution islamique a eu lieu. “Rentre vite en France, la situation politique ici est trop instable”, a dit sa soeur à la mère de Lila. Elle est allée à l’aéroport, où s’étaient rassemblés des milliers d’étrangers qui tentaient de partir. Elle pleurait: sa mère venait de mourir et elle risquait de ne pas revoir son mari et sa fille. Elle était très belle. Un employé d’Air France a eu pitié d’elle: il l’a inscrite sur la liste des passagers du dernier avion qui a quitté Téhéran, l’avion d’Air France qui avait ramené Khomeiny dans le pays. Ce soir-même, les frontières ont été fermées. Un oncle de Lila a été exécuté dans les jours qui ont suivi.

Lila a pour sa mère une immense admiration. Sa mère, dit-elle, était extraordinaire de patience. Elle l’a éduquée en deux langues, le français et le persan. Elle lui a appris l’italien, qu’elle parlait sans cesse à la maison. Elle lui a appris l’anglais, quand Lila avait douze ans, en lui montrant Hamlet avec Lawrence Olivier et en lui faisant décortiquer le texte phrase après phrase. Pour sa mère, qui avait perdu en même temps son pays et sa mère, il n’y avait rien de plus important que sa fille et l’éducation de sa fille. Petite, Lila est allée à l’école de quartier, puis à l’école bilingue à partir de la sixième. Elle a grandi dans un milieu de réfugiés politiques iraniens. À l’école, ses camarades remplissaient leur fiche le premier jour en écrivant: “père ingénieur, mère pharmacienne.” Mais les parents de Lila n’avaient ni travail, ni patrie. Tous les soirs il y avait du monde chez elle: des artistes, des intellectuels. Elle n’avait pas de famille en France. Elle a grandi parmi des adultes qui avaient des tonnes d’histoires à raconter, et dans l’imaginaire d’un Iran qui n’existait plus. Sa mère avait un fort lien culturel à l’Europe et à la France. Quand Lila avait douze ans, elle l’a amenée devant le lycée Henri IV et lui a dit: “Tu vois, les enfants intelligents, c’est là qu’ils vont.”

Quand Lila a été acceptée en hypokhâgne à Henri IV, puis quand elle a été reçue à Fontenay-Saint-Cloud trois ans plus tard, elle a réalisé le rêve de sa mère. Elle était émue et reconnaissante, elle l’Iranienne, de se retrouver dans ce temple de l’intelligence et de la rhétorique. Angliciste, elle a fait sa maîtrise sur Lolita, “The Texture of words.”

En 98 elle est partie à Harvard dans un échange avec Normale Sup, et y a enseigné le français et l’espagnol. Elle connaissait déjà les États-Unis où avaient émigré sa grand-mère paternelle et les soeurs de son père, qui habitaient Los Angeles. À Harvard elle a suivi des cours de russe, d’arabe, d’économie, et s’est ensuite inscrite à la School of International Public Affairs à Columbia, pour un Master’s. Entre temps elle a fait un DEA sur Ada, ou l’ardeur, sous la direction de Pierre-Yves Pétillon, professeur à Ulm. Elle a hésité à se lancer dans un doctorat, mais n’aimait pas la rhétorique du travail universitaire. Elle n’avait pas envie d’être prof. Par ailleurs, la khâgne qui l’avait rendue française l’avait aussi inhibée: elle pensait qu’elle n’avait pas de don et ne pouvait pas écrire. À Columbia, elle suivait le cours d’écriture de Judith Christ. L’école américaine a débloqué ce que l’école française avait bloqué. Dans la culture américaine, il y a l’idée que l’écriture est un artisanat et qu’on peut essayer. Judith Christ a ouvert ce que Lila Azam Zanganeh avait verrouillé mentalement à cause de l’idée trop haute qu’elle avait de ce que devait être l’écriture: c’est à New York que le papillon est sorti de sa chrysalide.

Lila, pendant ce temps, travaillait comme journaliste culturelle. Grâce à une rencontre de hasard avec Laure Adler, elle a réalisé un documentaire de deux heures sur les artistes et écrivains à New York au moment du 11 septembre. Elle a fait un stage à la BBC aux Nations Unies. À Moscou en 2001, elle a travaillé pour CNN. En janvier 2002 elle a appelé Le Monde et demandé à parler à Josyane Savigneau: “Je suis normalienne, franco-iranienne, j’habite à New York, j’aimerais écrire pour Le Monde des livres.” Elle a récidivé un peu plus tard en appelant une éditrice du New York Times. Elle essayait de couvrir la littérature américaine pour Le Monde (elle a interviewé John Updike, Gore Vidal, Jonathan Safran Foer, Philip Gourevitch), et la littérature européenne pour l’Amérique. En 2006 et 2008, elle a écrit deux longs portraits pour la Paris Review, de Jorge Semprun et d’Umberto Eco. Ce n’était pas la critique littéraire qui l’intéressait mais le témoignage d’une vie et d’un écrivain sur la cohérence de son oeuvre. En 2004, une éditrice italienne de Norton dont les parents avaient vécu en Iran lui a suggéré de publier quelque chose sur l’Iran. Lila a demandé leur participation à quinze écrivains, intellectuels et artistes de trois générations. Quand le livre a paru chez Beacon Press à Boston en 2006, elle s’est retrouvée dans une position qu’elle ne voulait pas: les journalistes n’avaient pas lu le livre et l’utilisaient pour discuter de politique à une époque où le président Ahmadinejad parlait d‘éradiquer Israël. Au printemps 2006, prise de vertiges intenses, elle a compris qu’elle devait se retirer du jeu et refuser les interviews.

Le livre dont elle avait été l’éditrice lui avait permis d’entrer dans un territoire interdit, celui de l’écriture. L’idée d’un livre sur Nabokov l’a traversée. Pas un livre didactique, pas un livre qui justifierait la moralité de Nabokov écrivain. Un livre sur ce qui l’intéressait depuis sa maîtrise: la texture des mots. Pour elle, Nabokov est un écrivain du bonheur dans la façon dont chaque phrase se déploie et dans la joyeuse sensualité des mots.

Elle a rencontré John Updike qui était d’accord avec sa thèse. Elle a rencontré Dmitri Nabokov, dont elle a trouvé l’adresse email sur un site nabokovien, et qui partageait ses idées. Il lui a paru évident qu’il fallait écrire un livre ludique, gai, léger. Elle a cherché pour ce projet un agent qui soit littéraire, et elle a su convaincre Nicole Aragi, une des plus grandes agentes sur la place de New York, qu’elle a eu le bonheur de rencontrer grâce à une intervention généreuse de Jonathan Safran Foer. Le livre n’aurait jamais abouti sans Nicole Aragi, qui l’a vendu en décembre 2009 à Norton, Penguin, et L’Olivier. Et pourtant ce livre présenté par Salman Rushdie comme “une joyeuse réponse à la joie qui inspiré tout l’art de Nabokov” n’était pas évident commercialement: ni fiction, ni véritable essai, sorte d’hybride comme l’est Lila elle-même, iranienne non iranienne, française non française. Américaine aussi. En 2009 elle a obtenu une carte verte en vertu de son “extraordinary ability.” Une carte verte basée sur le mérite du travail culturel accompli aux États-Unis.

À New York elle a découvert une culture fondamentalement métis, où l’on peut parler la langue que l’on veut, où l’on peut aller au-delà de ses inhibitions en posant la simple question: “Pourquoi pas?” En France, quand elle parle persan avec ses parents, puis passe au français, un français parfait sans une trace d’accent, les gens les regardent en ouvrant de grands yeux. Elle aurait envie de leur dire: “On peut être tout à fait français et tout à fait autre chose. On peut avoir en même temps plusieurs identités.”

Lila poursuit son chemin sur le territoire interdit de l’écriture et travaille maintenant à un roman en anglais. Pour ce premier roman, elle a conçu en toute simplicité, avec une grâce athlétique sans doute héritée de son père, une histoire d’amour qui couvre treize siècles!