“L’influence de l’Islam en France est un fantasme américain”

Deux chercheurs, un Français et un Américain ont choisi de se pencher sur la question de l’Islam de France et ont tiré de cette plongée un livre “modérément optimiste”, pour la France comme pour l’Islam. Dans « Integrating Islam », Justin Vaisse et Jonathan Laurence montrent des Musulmans français beaucoup plus respectueux des valeurs républicaines que ne les décrivent les clichés qui ont court de ce côté de l’Atlantique, et une laïcité bien plus apte à intégrer l’Islam qu’on ne le pense généralement, y compris en France. Vaisse, historien et spécialiste des Etats-Unis et Laurence, qui a consacré sa thèse à l’Islam en Europe, tous deux affiliés à la Brookings Institution, défont un à un ces clichés.

French Morning : Une idée désormais commune aux Etats-Unis est que la politique étrangère de la France est pro-arabe (et donc anti-israelienne) en raison du poids de la minorité musulmane dans le pays. Ce n’est pas votre thèse…

Justin Vaisse : Cette idée reparaît en ce moment par exemple avec le livre de David Pryce-Jones (Betrayal : France, the Arabs and the Jews). C’est toujours la même francophobie traditionnelle, qui nous vaut des livres de ce genre à intervalles réguliers. Le problème, c’est que

ces auteurs n’expliquent pas par quel miracle une politique qui est constante depuis 40 ans a pu être influencée par une communauté qui, à l’époque était inexistante. En réalité, ce raisonnement montre une profonde méconnaissance de la façon dont se fait la politique étrangère en France. Le processus de décisions est très peu influencé par la société civile, le lobbying, etc., contrairement à ce qui se passe aux Etats-Unis. En France, c’est l’Elysée qui décide.
Il pourrait certes y avoir une influence électorale de cette minorité musulmane. Le problème, là encore, c’est que cette minorité vote peu. Au maximum, il y a 1 à 1,5 millions d’électeurs identifiables comme musulmans. Surtout, ils ne votent pas en bloc et encore moins sur une base de politique étrangère. Dans les sondages, on s’aperçoit que les questions sur lesquelles ils décident leur vote sont l’emploi, le logement, les discriminations… La politique internationale n’arrive qu’à la douzième place.

French Morning : Il y aurait une autre manière d’influer la politique étrangère, c’est le risque pour la paix civile. Selon ces mêmes auteurs, l’Elysée est anti-isarélien de peur de mettre le feu aux banlieues.

Justin Vaisse : Là encore, l’histoire récente montre que c’est faux. La France s’est engagée en Bosnie, en Afghanistan et au Liban sans provoquer le moindre mouvement. Certes, il y a parfois des porosités entre les évènements du Proche-Orient et ce qui se passe en France, on l’a vu entre 2000 et 2003 avec les incidents anti-sémites qui étaient liés à la deuxième Intifada. Mais c’est un lien diffus et on a vu par exemple l’été dernier lors de la guerre au Liban qu’il n’y a eu aucun écho en France.

French Morning : Une autre perception américaine fréquente est que l’intégration échoue en raison du poids des musulmans…

Justin Vaisse : Les deux questions n’ont rien à voir. Oui, l’intégration est un problème ne France et un échec flagrant, que les émeutes de 2005 ont souligné. On a échoué à se débarrasser de ces zones de relégation sociale, ces phénomènes de ghetto, avec chômage, échec scolaire, etc. Mais la dimension religieuse ne joue pas. La police, les Renseignements Généraux l’ont souligné, l’islamisme n’est pas un facteur dans ces émeutes. La preuve, quand les organisations religieuses, comme l’UOIF (l’Union des organisations islamiques de France) ont tenté de faire stopper les violences, elles ont échoué. L’UOIF a publié un fatwa et cela n’a eu absolument aucune conséquence sur le nombre de voitures brûlées.

French Morning : Pourtant, il y a bien un mouvement de réislamisation de la part de beaucoup de Français d’origine musulmane…

Justin Vaisse: Oui, mais ce ne sont pas les mêmes. Ceux qui brûlent les voitures sont « en dessous du radar », ils n’ont simplement pas la culture suffisante. Ceux qui au contraire se « réislamisent » sont éduqués et socialement intégrés. D’ailleurs, cette réislamisation conduit très peu à l’islamisme, à la radicalisation. L’affaire des caricatures de Mahomet n’a donné lieu à aucun incident en France. Plus que tout, le foulard islamique a montré que les musulmans de France respectaient la loi. C’est un sacrifice pour certains d’entre eux, pour qui le foulard est important, mais avant tout ils respectent la loi.

French Morning : Est-ce que cet exemple du foulard montre que le modèle français de laïcité est finalement compatible avec l’Islam ?

Justin Vaisse: Ce qui est sûr, c’est que le modèle républicain français a des avantages considérables. Il fournit un logiciel d’intégration très puissant. La revendication d’égalité, de justice sociale peut se faire à l’intérieur du système, un peu comme les Noirs aux Etats-Unis se sont appuyés sur les principes du modèle américain qui n’étaient pas appliqués. D’ailleurs on voit bien que d’autres pays, la Grande-Bretagne, les Pays-Bas, regardent désormais vers le système français, parce qu’il sont allés trop loin vers le multiculturalisme.
Nous pensons que la France avec la laïcité peut offrir un nouveau terrain d’expérimentation de rencontre de l’Islam avec la modernité. Cela transformera l’Islam, mais aussi évidemment la France.

Integrating Islam : political and religious challenges in contemporary France est publié aux Brookings Institution Press.
Paraît en France le 22 mars chez Odlie Jacob.