Ma caravane dans les gratte-ciels

Un chapiteau, des caravanes: l’image classique du cirque. Sauf que celui-ci est niché au coeur de Manhattan, caché derrière le très chic Lincoln Center, à deux pas de quelques-uns des plus chers “condos” de la ville. La maison de Guillaume Dufresnoy, elle, est sur roue, dans le village de caravanes qui, pendant trois mois chaque année, d’octobre à janvier s’installe dans le Damrosch Park. Les fêtes terminées, la troupe prend la route pour Atlanta, le New Jersey, Boston…

Guillaume Dufresnoy est arrivé au Big Apple Circus en 1988. C’était pour trois mois. Presque vingt ans après, il est toujours là et toujours dans le cirque, “une carrière rare quand on n’est pas d’une famille du cirque”. Dans sa famille à lui, on était plutôt prof de maths. Guillaume fait Math sup, math spé (au collège naval de Brest), puis… découvre le cirque par sa petite amie. Il l’a suit à l’école Alexis Gruss, puis à l’école Fratellini, devient le porteur de leurs numéros aériens, l’épouse. Ils se font ensuite connaître dans le monde du cirque grâce à un numéro de “chaise aérienne”. C’est une fermeture temporaire de Gruss qui leur fait traverser l’Atlantique. “En Europe, le Big Apple commençait à être renommé; c’est ça qui m’attirait, plus que New York”.

Pour avoir vu trop d’artistes de cirque “mal vieillir”, Guillaume s’était promis d’arrêter à 30 ans, il prolonge jusqu’à 32 ans, raccroche mais ne quitte pas le cirque. Il y devient “régisseur”. Quinze ans plus tard, il est toujours en coulisse, est devenu “general manager” d’un cirque qui continue d’attirer chaque année les meilleurs artistes du monde entier. “Il y a dans la compagnie très peu d’artistes américains”, explique-t-il. Question de tradition: le cirque américain met moins l’accent sur la virtuosité artistique que ne le font les traditions européennes ou asiatiques.
Le Français Virgile Peyramaure, avec Andrey Mantchev and Sarah Schwarz

Guillaume n’est d’ailleurs pas le seul Français de la troupe: parmi la “core company”, le petit noyau d’artistes permanents du cirque (les autres ne viennent que pour une saison), Virgile Peyramaure, acrobate et homme fort, réalise cette année un impressionnant numéro en trio dit des “statues d’or”. Les autres vedettes du spectacle, dresseurs de chiens ou de chevaux, clowns, ou acrobates comme les Russes Kovgar jouant les trompe-la-mort en numéros volants, font un spectacle des plus traditionnels… et de plus époustouflants.

Au pays de Barnum et des énormes cirques à trois pistes, le Big Apple Circus, fondé en 1977 par deux jongleurs de rue avait des allures de cirque familial “à l’européenne”. Trente ans plus tard, alors que les grands cirques américains déclinent, le Big Apple Circus est devenu un monument de la culture new-yorkaise, (l’Empire State Building se pare de rouge le jour de la première chaque année) et le seul cirque basé dans la Grande pomme. Ce qui n’empêche pas Guillaume Dufresnoy d’afficher un léger “complexe du Cirque du Soleil”, dont le style semble être devenu la norme du cirque contemporain. “Le Cirque du Soleil a redoré le blason du cirque, on leur doit ça, mais le problème c’est que beaucoup de gens ne voient le cirque qu’à cette aune et nous comparent à eux alors qu’on ne fait pas du tout la même chose”.

Mais la tradition des artistes virtuoses du cirque à l’ancienne à encore de beaux jours: le premier spectacle pour enfants du Cirque du Soleil, Wintuk, présenté au théâtre du Madison Square Garden, s’est fait éreinter par la critique alors que “Celebrate!”, le spectacle du 30ème anniversaire du Big Apple était encensé, malgré un budget de production 8 fois inférieur au spectacle de la célèbre compagnie québecquoise.

Guillaume Dufresnoy, qui consacre de plus en plus de temps à la direction artistique des spectacles, est fier d’appartenir à une compagnie “non-profit”, qui s’est fait connaître notamment par ses programmes de clowns dans les hôpitaux. Malgré un chapiteau souvent plein, le cirque vit pour plus d’un tiers du fund-raising et du mécénat. Son gala, en novembre, a permis de lever 1,2 million de dollars. Pas de doute, le Big Apple Circus est bien new-yorkais.

CINQ CIRQUES EN VILLE:
Peut-être est-ce une conséquence du “baby-boom” de Manhattan, mais jamais on n’avait vu autant de cirques en même temps pour les fêtes. Le Big Apple Circus n’a plus le monopole. Outre Wintuk, du Cirque du Soleil, on compte aussi:
Apollo Circus of Soul (Apollo Theater, Harlem) avec acrobates hip-hop, danseurs africains, trapézistes… Les vendredi, samedi et dimanche jusqu’au 24 décembre.
New Shanghai Circus: une vingtaine d’acrobates “de la plus haute tradition du cirque chinois”, Victory Theater, 229 West 42nd Street, Manhattan, (646) 223-3010, newvictory.org; $15, $30 and $50. Les week-end jusqu’au 6 janvier.
Moscow Cats Theater, un cirque félin, avec chats acrobates, danseurs, sauteurs, équilibristes… et quelques clowns humains. Les week-end jusqu’au 13 janvier au TriBeCa performing art center.