Marie-Galante à l’Opéra Français de New York.

Répétition, avec Jean-Philippe Clarac (chemise blanche) et Olivier Deloeuil (chemise bleue). Photographe: Jacqueline CHAMBORD
Cela fait depuis 2001 que Jean-Philippe Clarac et Olivier Deloeuil partagent leur temps entre la France et New York, entre d’une part leurs activités de metteurs en scène à Bordeaux, et d’autre part celles de directeurs artistiques de l’OFNY (Opéra Français de New York). Sept ans d’échanges transatlantiques fructueux, puisque selon Olivier, “notre expérience européenne nous sert ici, et notre expérience américaine en Europe“, et qui trouvent aujourd’hui un nouvel aboutissement avec la présentation au Florence Gould Hall de Marie-Galante le 13, 15 et 16 novembre. Ecrit pour la scène française par l’allemand Kurt Weill, cet opéra injustement méconnu est un mélodrame sur une sombre affaire de prostitution entre la France et le Panama dans l’entre-deux guerres.

Pour comprendre la genèse de ce projet, il faut remonter deux ans en arrière. Outre leurs compétences de metteurs en scène, Olivier et Jean-Philippe sont également, de leurs propres aveux, des rats de bibliothèque, dont une majeure partie du travail consiste à écouter, fouiller et disséquer le patrimoine musicale francophone avec une prédilection pour les œuvres disparues. A partir d’extraits chantés de Marie-Galante, et de recherches titanesques dans les archives, ils ont progressivement reconstruit le fil musical de cet opéra écrit entre 1933 et 34, joué une fois en 34 à Paris, et abandonné dans les limbes de l’oubli depuis.

Yves Abel (chef d'orchestre, et créateur de l'OFNY); Jean-Philippe Clarac et Olivier Deloeuil. Photographe: Jacqueline CHAMBORD.
Deux choses ont particulièrement interpellé les deux directeurs artistiques avec cette pièce. D’abord, “un mélange d’univers intéressant” selon Clarac: Marie-Galante n’est en effet pas un opéra au sens conventionnel du terme, mais d’avantage du théâtre chanté. L’alternance de passages parlés et de chants a été un défi de mise en scène, pour le plus grand plaisir d’Olivier et Jean-Philippe, qui ont toujours été animés par un grand souci de théâtralité. Ensuite, la double carrière de Kurt Weill en fait un pont naturel entre l’Europe et les États-Unis. Bien qu’il ait commencé à composer en Europe, avant de fuir les nazis et la guerre, il est devenu une star des musicals de Broadway dans les années 50. C’est donc un nom que beaucoup d’américains connaissent, mais certainement pas en tant que compositeur d’opéra français.

C’est justement la volonté de proposer une nouvelle vision du répertoire musical français qui est au cœur de la démarche new-yorkaise d’Olivier Deloeuil et Jean-Philippe Clarac. Ce dernier explique qu’à l’étranger, “le répertoire français est trop souvent restreint à quelques titres”. “Nous voulons faire comprendre qu’il y autre chose que «Carmen» ou les «Contres d’Hoffman»”. Et afin d’attirer les foules pour des œuvres quasi-inconnues, ils jouent sur un savoir-faire à la française. “Nous voulons défendre une qualité haute-couture et vendre la France, non comme un drapeau, mais comme des valeurs, un savoir-faire” continue Olivier. Ils se défendent d’être nationalistes. “Au contraire”, disent-ils d’une même voix, “nous essayons de jouer de nombreux compositeurs étrangers, à condition qu’ils aient écrit en français”.
Depuis sa création en 1988, l’OFNY a toujours fait le choix d’un “positionnement niche” que Clarac résume ainsi: “une programmation très choisie et très pointue, des apparitions précises, peu de dates, dans un lieu toujours chic”.

Il faut croire que cela fait vingt ans que cette stratégie est la bonne. “Nous n’avons aucun problème pour remplir!” s’exclame Jean-Philippe. “New York est une des villes les plus snobs du monde, avec des gens cultivés toujours en quête de nouveauté“. Les productions de l’OFNY attirent la plupart du temps la curiosité des critiques et du public new-yorkais, expliquent les deux directeurs artistiques qui se félicitent d’un très bon papier dans Time-Out et d’une interview à venir dans le New York Times. Mais cette curiosité est également le revers de la médaille d’une scène artistique marquée par le conservatisme. Aux dires d’Olivier, aux États-Unis, l’argent de la culture est un argent vieux. L’OFNY, une non-for-profit organization, se finance à 95% par des fonds privés, or le mécénat est souvent un mécénat de personnes âgées, frileuses à la nouveauté. C’est donc un défi pour Jean-Philippe et Olivier d’arriver à communiquer avec le public new-yorkais, d’autant plus que la censure est ici beaucoup plus sévère qu’en Europe. “Il ne s’agit pas de chercher à choquer, mais c’est intéressant de se poser justement la question de comment faire passer un message à un public donné”. Pour eux, il est certain qu’aujourd’hui le dynamisme et l’expérimentation culturelle sont à chercher du coté de l’Europe. Et c’est d’ailleurs la raison de leur présence, ici, à New York: “Nous avons été importés, c’est bien la preuve!”.

Après New York, de nouveaux projets attirent Jean-Philippe et Olivier. Chigago, Los Angeles, San Francisco, pourquoi pas Miami, leur objectif est maintenant de sortir de l’ilot new-yorkais, “voir si le concept de l’OFNY peut marcher ailleurs”. Un objectif difficile lorsque l’on sait qu’avec la crise économique, les sponsors sont devenus encore plus peureux. Oui mais, “nous avons diversifié nos sources de financement” explique Clarac, “avec la fondation Jean-Luc Lagardère depuis deux ans“, “et nous comptons sur des soutiens durables“, notamment au sein de la communauté française. Et comme il n’oublie pas de le rappeler: “le but pour nous n’est pas que l’OFNY devienne une grosse entreprise. Cela doit rester une petite entreprise très élégante”.