Roland Flexner, le puriste

Il y a chez lui quelque chose qui impose le respect: sans doute ce regard, vif, incisif, empreint de dérision. L’intelligence a quelque chose d’intimidant–et de désirable aussi. Je lui expose brièvement la raison de ma présence: “J’espère ne pas vous avoir induit en erreur: je ne suis pas critique d’art. Je fais des portraits biographiques d’artistes, d’écrivains, de créateurs francophones afin de comprendre comment leur venue à New York il y a longtemps a influencé leur travail.–Biographiques, reprend-il avec un petit sourire.–Oui, biographiques. J’ai l’impression que cela ne vous intéresse guère, car j’ai cherché des informations sur vous hier, et n’en ai pas trouvé. –Le biographique, c’est anecdotique, reprend-il. Ce qui compte c’est le travail, non? Je suis blanchotien. Je crois à la mort de l’auteur.”

Je suis fondamentalement d’accord avec Roland Flexner. Quand j’étais en khâgne, autrefois, je me suis passionnée pour Blanchot. Quelle importance, le détail d’une vie, face à l’oeuvre? Nul besoin de la première pour expliquer la seconde. Elles sont sur deux plans séparés. Je défends toutefois mon projet. “C’est anecdotique, mais intéressant! Cela permet de comprendre le trajet d’un artiste. –Il n’y a pas de chronologie possible, rétorque Flexner. Pas de progression: le récit qu’on s’en fait est une fiction. –Soit, mais on a besoin de fiction! Du moins je l’espère, puisque je suis romancière. Le fait que vous travaillez à Paris ou à New York, ce n’est pas pareil. Il y a bien une raison pour laquelle vous êtes venu ici?” Petit sourire en coin. Il ne se laisse pas prendre au hameçon. Ce serait trop facile.

Nous sommes chez lui, dans son loft de Soho, de ce qui est aujourd’hui Soho mais fut longtemps considéré seulement comme le quartier mal famé du Bowery, qui connaît depuis peu, sans doute grâce à la création du New Museum, une spectaculaire transformation. Loft d’artiste au plancher clair, en angle avec de grandes fenêtres tout autour, quelques piliers blancs au milieu du vaste espace, peu de meubles, lumière et sérénité. Dans la cuisine Roland prépare un café à l’une de ces machines à expresso perfectionnées qui deviennent la mascotte de leurs propriétaires. Le plateau de petites capsules multicolores, où les différentes couleurs indiquent les diverses origines géographiques des cafés, ressemble à une palette de peintre. Il les achète chez Bloomingdale’s, me dit-il. Il me sert un thé, je lui demande s’il a du sucre, il en cherche, ou du miel? Il sort du placard un petit pot métallique de miel de Tasmanie si extraordinairement parfumé que je suis honteuse d’en masquer le goût en le mettant dans mon thé. Du miel de gourmet. Roland Flexner sait évidemment où trouver le meilleur. Par le café et le miel, je me suis sans doute approchée plus près de son intimité que je n’y réussirai par les mots.

Je le suis dans le salon, où il me montre les petits paysages d’encre qui seront exposés à la biennale du Whitney à partir du 23 février, consécration qu’il ne dénie pas mais qui semble, là encore, relever de l’anecdotique.
Ces paysages tout en noir et en gris, d’un dessin extrêmement fin et aux variations subtiles, ont un air japonais. Roland Flexner se rend souvent au Japon, en effet, depuis qu’il a passé quatre mois à la Villa Kujoyama en 2004 afin d’étudier l’encre Sumi à Nara et dans le sud du Kansaï. Il a travaillé avec les quelques familles qui restent, quatre ou cinq seulement, spécialisées dans les techniques manuelles de l’encre–car maintenant, tout est mécanisé.
Avant les paysages qui seront exposés au Whitney, il a commencé par faire des bulles. Ce sont ces petits tableaux que j’avais remarqués à la galerie D’Amelio Terras, à Chelsea, qui représente aujourd’hui Flexner à New York, et qui travaille en collaboration avec plusieurs de ses autres galeries dans le monde, Nathalie Obadia à Paris, Massimo Decarlo à Milan. On y voit une bulle d’encre, à la forme parfaite, dans laquelle se dessine un paysage ou des formes abstraites. Flexner m’explique comment il a obtenu ce résultat–l’histoire de ce travail, contée par lui, est tout aussi passionnante que celle d’une vie. Il a eu l’idée, tout simplement (si l’on peut dire), de souffler une bulle d’encre et de savon, au bout d’une paille, en rotation. Il projette la bulle sur une feuille de papier recouvert d’une couche d’argile, très lisse. Parce que la bulle est petite, elle explose sur la feuille de papier en trois secondes à peu près, avant que la pesanteur n’ait le temps de saper les effets de sa forme. C’est, pour ainsi dire, magique: personne ne comprend comment c’est possible. J’ai moi-même du mal à imaginer comment la bulle, en explosant, peut produire une forme cylindrique aussi parfaite: “Vous êtes en quelque sorte le Madoff de l’art,” lui dis-je. Il rit et confesse que sa fille, qui a aujourd’hui vingt ans, parle du “greatest scam” qu’elle ait jamais vu puisque ces oeuvres d’art sont réalisées en exactement trois secondes. C’est justement de sa fille que l’idée lui est venue: quand elle avait six ans, il faisait des bulles pour elle, et il s’est rendu compte du potentiel de la méthode. Flexner est un expérimentateur ludique: un jour il a ajouté une goutte d’alcool à son mélange de savon et d’encre. Il me montre le résultat: autour de la bulle à la forme parfaite, il y a un couronnement de minuscules gouttes d’encre. Ce sont les “drunken bubbles.”

Il m’emmène dans son atelier, juste en face de son appartement, pour me montrer comment sont fabriqués les paysages exposés au Whitney. J’en profite pour lui poser quelques questions, auxquelles il répond du bout des lèvres, mais de bonne grâce. Oui, il est né, un jour. Tombé comme une bulle sur cette terre, en décembre 1944, “après la bagarre,” à Nice. Son père était dans la résistance, sa mère Italienne immigrée. Il est resté à Nice jusqu’à trente ans. Après le bac, il a fait les Beaux-Arts, puis étudié la typographie. “La typographie? Pourquoi? –Pour devenir ouvrier typographe, ou correcteur. –Mais pourquoi?” Métier étrange, qui me donne soudain l’impression de me retrouver chez Balzac, en pleines Illusions perdues. “Mon grand-père était compositeur typographe à Paris, au Petit-Parisien, m’explique-t-il. J’ai obtenu ma licence de typographe linéotypiste illustrateur. Mon père avait des connections à Nice-Matin. Je suis allé passer un entretien, je suis rentré et j’ai dit à mon père: ‘Papa jamais je ne travaillerai pour soixante centimes de l’heure.’ Fin de ma carrière de typographe. J’étais déjà artiste à l’époque. J’habitais dans le quartier où avait vécu Matisse, puis Yves Klein, Martial Raysse, les nouveaux-réalistes.”

À la fin des années soixante, un axe d’avant-garde reliait Nice à Paris, autour du mouvement Supports/Surfaces, de Philippe Sollers, et de Tel Quel. Flexner se sentait proche de leurs idées. Au début des années soixante-dix, il lisait Marx avec ses copains, et Foucault, Barthes, Baudrillard, Deleuze, Lyotard. Il y avait à l’époque une seule idéologie en France: on en faisait partie ou non. Flexner a baigné dedans et a été stimulé, en tant qu’artiste, par le mouvement conceptuel de la déconstruction. Une de ses premières oeuvres majeures, exposée au Musée d’art national de Paris puis achetée dans sa totalité par les célèbres collectionneurs Philippe et Denise Durand-Ruel, était une série de reproductions d’un paquet de cigarettes Camel, fixé à toutes les étapes de sa fabrication. À Nice il vivait de peu, vendant de temps en temps son travail aux Italiens et aux Parisiens de passage.

Pour des raisons personnelles, Flexner est parti en 1976 en Angleterre, où il a passé cinq ans, pendant lesquels il a fait de nombreux séjours en Italie, dans un village de Ligurie où était installée la fondation Jeanneret. En Angleterre, le milieu de l’art n’était pas très excitant; en France les centres d’art qui comptaient étaient réduits: on en avait vite fait le tour. En 1981 Flexner a franchi le pas avec sa compagne anglaise: ils sont venus vivre aux États-Unis, grâce à une bourse de la Villa Medicis hors les murs. Cette bourse a permis à Flexner d’avoir un atelier à PS1 pendant un an. À l’époque, on trouvait des lofts pour rien à Manhattan, dans les immeubles industriels du bas de la ville, Soho et ses quartiers adjacents. Les loyers étaient très bas, et du moment qu’on payait, on n’entendait pas parler du propriétaire. Flexner a ensuite bénéficié de la loi du loft-board passée en 1986, garantissant les droits des milliers d’artistes logés dans les lofts de façon parfois insalubre et illégale et protégeant leurs loyers. Il a même eu la possibilité d’acheter tout son immeuble, mais les amis collectionneurs auxquels il voulait s’associer lui ont ri au nez: dans ce quartier pourri du Bowery, ce no man’s land plein de clochards, qui ne changerait jamais! Il est donc resté locataire mais ne le regrette pas.
À l’époque, dans les années quatre-vingt, le milieu de l’art était encore petit. Les galeries se concentraient sur West Broadway, dans Soho, autour de la galerie Castelli-Sonnabend. Il était facile de rencontrer critiques, artistes et collectionneurs en venant aux vernissages. En écoutant Flexner–comme en écoutant Alain Kirili, venu à New York à la même époque–on a l’impression d’entendre les récits d’un âge d’or des artistes européens immigrés aux États-Unis. Aujourd’hui ce monde de l’art est si tentaculaire, et la reconnaissance, si dure à obtenir!

Flexner s’est senti parfaitement à l’aise à New York, ville qui ne l’a guère surpris car il lui trouvait une qualité méditerranéenne–la même lumière qu’à Nice–et européenne. Il s’est adapté à un système où les artistes ne dépendaient pas des institutions et ne pouvaient attendre d’aide du gouvernement, mais où tout était privatisé. Il a appris à séduire, à promouvoir son travail, et a rencontré toutes sortes de gens qui le lui ont acheté. Deux expositions personnelles, l’une, de dessins, au Aldrich Museum of Contemporary Art de Ridgefield, CT, et l’autre, de peintures (les vanités) au Cleveland Center for Contemporary Art, Ohio, en 1997, ont opéré un tournant dans sa carrière, en lui permettant de trouver une bonne galerie à New York. Un article de Roberta Smith dans The New York Times en 2002, suivi d’articles dans Art Forum et Art in America, l’ont introduit dans le panthéon des artistes qui comptent.

Je sens que Roland Flexner se fatigue de cette vaine chronologie. Il a fait suffisemment de concessions à la biographie. Il est temps de revenir à l’essentiel. Il pointe du doigt une petite boîte en verre contenant une poudre noire: c’est, m’explique-t-il, de l’encre japonaise, obtenue à partir de l’huile de sésame brülée, dont il récolte la suie. Il pétrit ensuite cette suie en la mélangeant avec de la gélatine animale, dont il me montre un fragment transluçide, afin d’obtenir une pâte, qu’il met ensuite dans une petite bassine avec de l’eau. Le pigment se mélange mal et affleure à la surface du liquide, formant des dessins, qu’il modifie en y trempant de petits bouts de bois et en bougeant le liquide. Quand leur apparence lui plaît–quand elle se rapproche le plus possible de la représentation d’un paysage–il la saisit en appliquant une feuille de papier. Il a ensuite dix secondes pour agir en tenant la feuille de papier dans ses mains.   Avec l’ongle, il peut créer une lune; en soufflant sur une paille, une comète; en passant sur le dessin pas encore sec une feuille de papier, il peut produire un effet qui ressemble à une chute d’eau.

Le souffle est important dans son travail: il poursuit aujourd’hui avec la fumée ce qu’il a commencé avec la paille, tout en retrouvant un thème qui lui est cher, celui des vanités. Il place une petite tête de mort sur une table et souffle la fumée d’un cigare qu’il exhale rapidement (puis d’une cigarette légère, car il s’est avisé que tous ces cigares cubains fumés à toute allure étaient gâchés, et peut-être pas très bons pour ses poumons). À la seconde où le dessin de la fumée lui plaît, il prend une photo.
Très étranges images, toujours en noir et blanc. Roland Flexer n’a pas fini d’essayer, de tenter, d’inventer. Il va de l’avant et ne se répète pas, même si toutes les oeuvres de la série des paysages exposés au Whitney et toutes les bulles montrées chez D’Amelio Terras et chez son galleriste italien ont été achetées par des musées et des collectionneurs le lendemain du jour où l’annonce de sa participation à la biennale du Whitney a été rendue publique, et que ses galleristes lui en ont donc tout de suite réclamé d’autres. Il conçoit son travail comme un événement, une performance–une gestualité. Ce qui l’intéresse, c’est d’expérimenter avec de nouveaux media et de s’amuser. Flexner est un artiste heureux: sans inquiétude. Il ne pense pas en termes d’une “oeuvre” à accomplir: ce qui l’anime, c’est le désir de faire apparaître pour la première fois dans le monde quelque chose qui n’est pas de l’ordre de la représentation. Le succès arrive, un peu par hasard, ou déterminé par la perfection du geste, comme les bulles d’encre et de savon. Ce qui importe à Flexner, c’est juste le geste très physique de la création.

Au Whitney Museum of American Art, 945 Madison Avenue at 75th Street

Plus d’infos: http://whitney.org/