Sauvons les Désirs Pâtisserie !

« Quand ils se font virer de leur commerce, les gens ici ne disent plus rien ». Jean Pauget fait partie de ceux que le système américain n’épargne pas. Apres 10 ans passés aux fourneaux de Désirs Pâtisserie à Chelsea, voilà qu’il s’est vu refuser en février le renouvellement de son bail. Mais à 62 ans, ce pâtissier français installé à New York depuis 1985 ne l’entend pas de cette oreille. Des croissants, il compte bien en vendre pour plusieurs années encore.

Depuis le début du mois d’octobre, Jean Pauget et sa boulangerie sont dans toutes les bouches et les potinages du quartier. Le 25 septembre, les résidents de Penn South reçoivent une lettre de la société Mutual Redevelopment Houses -propriétaire des immeubles du bloc- stipulant que Désirs Pâtisserie laisseraient bientôt la place à une nouvelle boulangerie actuellement située quelques blocs plus bas. Premier concerné, Jean Pauget apprend la nouvelle par une cliente, surprise de lire que son pâtissier prenait sa retraite. « Ils ont magouillé dans mon dos pendant sept mois » : depuis février, Jean –qui n’a nullement l’intention de s’arrêter de travailler- attendait qu’on lui accorde le renouvellement de bail qu’il a réclamé quand a pris fin le précédent. Le couperet est tombé quelques jours après. Au retour d’une livraison, Jean retrouve une de ses caissières en larmes derrière le comptoir. Une lettre « sans enveloppe » tient-il à préciser, lui était destinée. Surligné au stabilo jaune, l’ordre de quitter les lieux d’ici février prochain.


Depuis, branle-bas de combat dans tout Penn South. Les habitants ne s’imaginent pas sans leur pose quasi-quotidienne aux Désirs Pâtisserie, ragoter autour d’un café au lait et d’un petit pain bien français. « On est ici comme a la maison » explique cette vieille dame assise au fond de la salle, « les produits sont bons et tous le monde se connait ». Un autre curieux s’approche et sur un ton plus grave « les valeurs et les sentiments se perdent à New York ». Les gens d’ici apprécient la vie de quartier que la boulangerie a su préserver. « Tout devient grand, cher, impersonnel » selon cette autre habituée du quartier général. Avant de lancer à Jean Pauget dans un clin d’œil « quand on voit quelqu’un depuis longtemps, c’est comme la famille ». Alertés, le journal du quartier Chelsea Now et la chaine d’informations en continue NY1 se sont emparés de l’affaire.

Tant de solidarité et de visibilité médiatique touchent Jean Pauget : « les gens d’ici connaissent l’histoire et sont écœurés ». Mais l’heure n’est pas aux désolations. Bien au contraire, « la guerre s’ils la veulent, ils l’auront» sourit le chef pâtissier, qui regrette surtout que les choses se passent ainsi : « pourquoi ne pas venir s’asseoir a une table et discuter, au lieu d’une lettre sans enveloppe et surlignée comme ça ? ». Dans un esprit un peu vengeur, il a glissé une copie de ce mémo sous la vitre des tables de la boulangerie. Pour que « tout le monde soit au courant des manières qu’ils utilisent pour virer les gens ». Et l’on ne peut passer à côté des dizaines de papiers qui ornent murs et vitrines et dont les mots « Help Save les Désirs Pâtisserie » attirent l’attention des passants depuis la rue. Une pétition, signée par 1200 personnes, pourrait aussi faire pression auprès des « politiciens » (pour beaucoup sénateurs de New York) que Jean a contactés dans l’espoir de soutiens officiels.

Ce qu’il espère ? Que tout ce bruit autour de lui décrédibilise le comité directeur du syndic en vue des prochaines élections de novembre par les résidents du bloc. Jean Pauget veut montrer qu’il est confiant : « ils sont en train de creuser leur tombe » se rassure t-il après avoir énuméré d’autres affaires qui selon lui nuisent à la réputation des teneurs de Penn South.

Sa détermination ne cache pourtant pas sa peine. Il le dit, la vie devient difficile pour les petits commerces à New York. Retourner travailler en France ? Il n’y pense que pour sa retraite et encore. C’est pour voir sa mère qu’il y passe deux semaines par an et chaque retour aux Etats-Unis lui procure un malaise : «quelques fois, je me sens coupable d’être venu». Coupable d’y avoir laissé ses proches. Mais sa vie est aux Etats-Unis depuis 1979 et il va bientôt obtenir la nationalité américaine. Washington DC, Baltimore, Pittsburgh, Dallas, Denver puis New York, ce n’est qu’après 30ans ici qu’il a lancé la procédure, estimant qu’ayant passé le même nombre d’années en France, il se sentait autant Américain que Français. « Voilà l’histoire d’un Français en Amérique », me lance t-il depuis sa cuisine où il s’active pour son fils, qu’il vient de marier ce week-end.