Sous les pavés de 1968

Martha Carroll parle un français parfait, mais insiste pour qu’on la corrige si elle fait une faute de conjugaison. «J’ai appris le français à l’Alliance Française à Paris» confie-t-elle. Née au Texas, elle a suivi son mari, avocat international dans tous ses voyages et notamment à Paris en 1967. Martha est alors journaliste politique indépendante et photographe, une carrière qu’elle a poursuivi ensuite d’Angleterre au Japon et finalement à New York.

Avec son mari Speed, ils habitent à quelques pas de la Sorbonne lorsque les premières manifestations éclatent. Au début de mai 1968, Martha ne saisit pas la teneur des évènements. “Des gens disaient qu’on manifestait à Nanterre. Mais la faculté était connue pour ses étudiants très à gauche et surtout très violents. On a également parlé d’une manifestation à la Sorbonne. On ne savait pas trop ce qui se passait”. Pourtant, une vingtaine de jours plus tard, Martha prend conscience que “la France ne sera plus jamais la même”, comme elle l’écrit dans un article pour The Village Voice paru le 23 mai 1968.


Durant tout le mois de mai, Martha descend seule dans les rues, armée de ses appareils photos: étudiants, ouvriers, CRS, jeteurs de pavé, barricades, tout y passe. “Si les flics m’avaient prise, ils m’auraient exclue. Je n’avais ni le brassard fourni par le gouvernement ni l’accréditation qui pouvait m’apparenter à la “Presse” aux yeux de la police, raconte la journaliste. Je ne pouvais pas passer de leur côté. Les policiers n’aiment pas les albums photos de leur travail“. Martha s’est donc fondue avec les manifestants mais aussi avec les casseurs solitaires. «Je ne savais pas si les gens qui lançaient des pavés étaient des étudiants ou non». Martha n’a manifesté qu’une fois aux côtés des étudiants: «lorsque Daniel Cohn Bendit a été exclu du pays».

Au fil des jours, Martha a vu la violence augmenter dans les rues de Paris: voitures brûlées, violence des mots et des slogans, de plus en plus de gens blessés. «Un week end, mon mari s’est risqué dehors avec son appareil photo. Il n’a pas couru assez vite. Conclusion: deux côtes cassées». Martha s’étonne encore elle-même d’être parvenue à échapper aux CRS. «Deux gros appareils photos, ce n’est pas très pratique pour courir. Il fallait presque un 6e sens pour sentir la police arriver».

Et puis un jour, tout s’arrête. “J’ai immédiatement senti que quelque chose s’était passé. C’était fini”.


D’après Martha, les jeunes Français n’ont pas été aussi écoutés que leurs pairs en Allemagne ou au Japon. Il lui a semblé également que “les Français ont aimé manifester, comme le gouvernement à aimer leur répondre“. «Quand on voit les évènements avec un œil étranger, on ne partage pas les mêmes sentiments que les autres». D’ailleurs, aujourd’hui, Martha n’éprouve “aucune nostalgie» et s’amuse de voir les Français si attachés à cette époque. «C’était tellement grandiose, tellement passionnant qu’ils avaient l’impression de faire la révolution. Ils utilisaient même l’expression: l’an I. Pour moi, ce n’était le début de rien du tout».

Jusqu’au 1er mai, Martha Carroll expose ses photos de mai 68 à la FIAF. (lire ici)