Stéphane Hessel s’indigne ‘in english’

Stéphane Hessel est à New York pour quelques jours à l’occasion de la sortie de son livre “Indignez-vous”  aux Etats-Unis, traduit “Time for Outrage”. Sorti en France en octobre 2010, ce petit livre aux allures de pamphlet s’est déjà vendu à 4 millions d’exemplaires dans le monde entier, dont 2 millions en France. Comme son nom l’indique, le livre exhorte ses lecteurs à s’engager pour changer les choses et retrouver les valeurs qui étaient celles de la France résistante et celle des Nations-Unies. Pour French Morning, Stéphane Hessel livre sa vision de l’Amérique et des Américains.

Dans votre livre “Indignez-vous”, vous dites que les valeurs de la Résistance française ont disparu et qu’il faut s’indigner pour les retrouver. Mais les Etats-Unis qui n’ont pas connu cette période peuvent-ils se révolter de la même manière?

Les Etats-Unis n’ont peut-être pas connu la Résistance, c’est vrai, mais ils ont connu ce qu’on appelle le New Deal: dans les années 30, pour pallier la crise économique, Roosevelt décide que l’Etat doit intervenir dans l’économie. C’est un programme merveilleux et tout à fait à gauche. Depuis, ces valeurs ont été détruites par Georges W. Bush Jr. Barack Obama a bien essayé de les réveiller, mais sans succès. C’est au nom de ces valeurs bafouées que les Américains doivent s’indigner.

En France, les raisons de s’engager dont vous parlez sont, entre autres, les traitements faits aux sans-papiers et aux Roms. Quelles sont les raisons de s’indigner aux Etats-Unis?

En regardant autour d’eux, les Américains verront qu’il y a des raisons de s’indigner partout. Pour ma part, il y a de nombreuses choses qui me révoltent aux Etats-Unis. La première, c’est leur position sur la question isralëo-palestinienne. Obama a bien essayé de changer les choses quand il est arrivé, mais il s’est fait avoir par Benjamin Netanyahu, le premier ministre d’Israël. La dernière prise de position d’Obama, qui a dit que l’ONU ne pouvait pas imposer la paix au Moyen-Orient et qu’il fallait laisser les deux pays se débrouiller, équivaut à faire des ronds dans l’eau. Une autre raison de s’indigner: les efforts insuffisants d’Obama pour mettre en place la sécurité sociale aux Etats-Unis.

Vous insistez beaucoup sur la sécurité sociale dans votre livre. Que vous inspire le fait que les Etats-Unis n’aient pas de réelle sécurité sociale pour tous?

La sécurité sociale est une condition essentielle de la démocratie. Pour moi, la définition de la démocratie, c’est un système qui se soucie du peuple, de ceux qui ne sont pas privilégiés. Au contraire, un système qui s’occupe uniquement de ceux qui ont des privilèges, c’est ce qu’on appelle une oligarchie. Au niveau institutionnel, les Etats-Unis sont une démocratie. Mais leur fonctionnement n’est pas démocratique, il est totalement oligarchique. Le fait que les lobbies soient si puissants ici n’est pas non plus démocratique. Aux Etats-Unis, il y en a deux types: le lobby financier et le lobby juif. Ils ont beaucoup d’argent et exercent une pression sur le gouvernement, qui défend alors leur intérêt au lieu de défendre celui de tous. Ici, quand un parlementaire veut changer quelque chose, il rencontre beaucoup d’obstacles car les lobbies font pression. Les lobbies existent en France et aux Etats-Unis, mais pas de la même façon. Ici, c’est un système connu et accepté. En France, ce n’est pas aussi bien organisé.

Vous dites qu’il faut lutter contre ce qui nous indigne aux Etat-Unis, mais quel moyen préconisez-vous?

Le problème des Etats-Unis, c’est qu’il n’existe pas d’opposition politique sur laquelle on puisse compter. Evidemment, je désire qu’Obama soit réélu. Mais même si c’est le cas, je ne suis pas convaincu qu’il aura assez d’audace pour faire bouger les choses. Cela n’empêche pas qu’il faille s’indigner et combattre. Je suis très content de voir que des gens s’indignent en ce moment même devant Wall Street et j’espère qu’ils iront loin. Aujourd’hui, les gens ont la chance d’avoir des moyens de contestation très efficaces: les nouveaux médias. Il faut qu’ils en profitent pour se mettre en réseau, avec Facebook et internet. Un autre moyen de lutte, c’est la formation d’associations nationales et internationales qui apportent leur soutien à certaines causes. Ce n’est pas facile, mais avec de la confiance et du courage, on peut y arriver. Enfin, les Nations Unies ont aussi un rôle à jouer. Il faudrait qu’on leur accorde la puissance nécessaire pour changer les choses. Pour cela, quelques réformes sont indispensables, comme  l’explique le New Yorkais Michael Doyle. Il demande la suppression du droit de véto et l’instauration d’un conseil pour les problèmes économiques et sociaux.

Dans Indignez-vous, vous affirmez que la dernière décennie a été une période de récession, et ce en partie à cause de l’intervention en Irak décidée par Bush. Pensez-vous que les Etats-Unis jouent un rôle négatif à l’échelle mondiale?

Non, pas du tout! Durant ces cinquante dernières années, c’est toujours des Etats-Unis que sont venues les impulsions majeures qui ont changé le monde. Personnellement, je suis un très grand admirateur de Roosevelt. Si Obama ressemblait un peu plus à Roosevelt, tant de choses pourraient changer! Mais le rôle des Etats-Unis reste aujourd’hui tristement décevant  par rapport à sa puissance. Il faut tout de même noter que les choses ont beaucoup changé depuis la seconde guerre mondiale: les Etats-Unis doivent maintenant composer avec la Chine, l’Inde et de nombreux autres pays. Je suis convaincu que le monde ne changera que sur la base d’un accord international.

Est-ce important pour vous de venir parler de vos idées dans ce pays si puissant?

Oui, cela fait longtemps que je m’intéresse aux Etats-Unis en raison de leur poids à l’échelle mondiale. Je suis content de voir que les gens s’indignent ici aussi. Lors de la conférence que j’ai donnée à Columbia hier, j’ai été extrêmement bien accueilli et heureux de voir que les gens s’intéressaient à mes idées. J’espère que les choses vont changer, mais les indignés de Wall Street me donnent déjà de l’espoir.