Tino Sehgal au Guggenheim

A 34 ans, Tino Sehgal est certainement l’artiste berlinois conceptualiste le plus en vogue. Il est le plus jeune artiste à avoir été présenté à la biennale de Venise. Cela fait dix ans que ce germano-anglais intrépide repousse les limites de l’art éphémère. Participatives, intraçables et polémiques, ses performances désarçonnent et fascinent. Après la Villa Reale de Milan, la Tate Modern de Londres et le MCA de Chicago, c’est au tour du Guggenheim de le recevoir.
Aucune information sur le site internet du musée ne prépare à l’expérience offerte par Tino Sehgal. Notre équipe, en mission au Guggenheim pour couvrir la très franchouillarde exposition Paris and the Avant-Garde, s’est laissée surprendre – sans trop avoir le choix – par l’efficacité de son message.

La horde d’habitués new-yorkais est perplexe : le Guggenheim, mastodonte aux allures d’escargot, accueille désormais ses membres dans une petite antichambre. Ce changement amuse le gardien : « ils font tous la même tête quand on leur indique où prendre les tickets ! ».
Le hall principal, rotonde pensée par l’architecte Frank Lloyd Wright comme écho aux lacets vertigineux des étages, est immaculé, inquiétant. La première impression est que le musée est en travaux. Dans la foule, se distinguent peu à peu des silhouettes en exercice : les interprètes de Kiss (déjà présenté en 2002). Le jeune couple s’enlace passionnément, au ralenti. Il se lève doucement, puis s’allonge sur le sol. L’artiste nous expliquera plus tard que leurs poses sont autant d’hommages aux plus célèbres baisers depuis la Création.

L’escalier en colimaçon à peine foulé, un enfant nous tombe dessus : « Puis-je vous poser une question ? Qu’est-ce que le progrès ?». Il nous entraîne sur le circuit qui monte. Nous baragouinons quelques banalités sur le changement social, déstabilisés. L’enfant retranscrit nos propos à une jeune adolescente au premier étage. Celle-ci s’étonne, à juste titre, que notre idée du progrès soit liée au simple changement. « Mais alors, la guerre, c’est un progrès ? » demande-t-elle, toujours en avançant. Nous venons de passer l’entrée de l’exposition permanente des impressionnistes, il nous reste moins d’une heure avant que le musée ne ferme. « Mais qui êtes-vous au juste ? Votre école fait un atelier ?». Une seconde d’agitation, la jeune fille s’évapore, une jeune femme surgit : « Pensez-vous que le progrès soit dépendant de l’ouverture, de la crédulité ?».
Nous comprenons enfin, honteux, que l’œuvre de Sehgal est en plein déroulement, que nous en sommes les principaux acteurs. La discussion s’intensifie, à mesure que nous retrouvons confiance et que nos interlocuteurs vieillissent. Nous évoquons la religion, la technique, le progrès artistique. Nous divaguons sur la musique avec un charmant monsieur aux cheveux blancs, John, qui confie avoir progressé au saxophone dès qu’il a su libérer son activité du besoin de reconnaissance. Au quatrième étage, c’est à John de freiner notre course. Nous aurions grimpé encore longtemps à ses côtés. «Vous venez d’expérimenter le progrès, je vous laisse y réfléchir» ponctue ce guide spirituel, avant de disparaitre en un quart de seconde par l’une des trappes secrètes que Sehgal semble avoir installées.

Amassés devant un Miró, le vague à l’âme, nous subissons la minuscule exposition consacrée à l’Avant-Garde parisienne. Produite par la réflexion d’un commissaire et grâce à des donations, elle semble bêtement matérielle. Il nous reste trente minutes. Nous préférons les consacrer à l’expérience troublante d’une progression à la fois dans l’espace et dans la réflexion. Retour dans le hall.
Une rumeur annonce la présence de l’artiste. Nous le trouvons, conversant avec des touristes espagnols. Il parle de son obsession pour la transformation des actions, de son aversion pour le statique. Nous l’interrogeons sur l’absolu vide matériel de son exposition. « Je suis contre le mode de production dominant. L’immatériel est mon arme contre la surabondance de biens». Aucune documentation n’a d’ailleurs été produite pour l’exposition. Pour le nominé au prix Hugo Boss, les matériaux sont la voix humaine, le langage, le mouvement et l’interaction.

Cette posture explique l’incessant recours aux interprètes. This situation, exposée dans la galerie Marian Goodman à Paris en 2009, puis à New York de novembre à janvier 2010, mettait en scène un groupe de six penseurs, débattant au cours de leur exercice de gymnastique. This is propaganda, en 2002, présentait en gardien chantant « Ceci est de la propagande ! ». Pour la bien nommée exposition This is new, en 2000, c’est un surveillant de musée qui déclamait les informations du journal du jour…

L’art expérimental de Tino Sehgal n’est pas une transe introspective. Ses situations construites visent l’expérimentation par le public. Sollicités à tout moment, sur un pied d’égalité face au décryptage de l’œuvre, les visiteurs sortent du musée littéralement décomplexés et vivants. Et comme l’expérience a une force adhésive, on embarque un bout de Sehgal chez soi.

Au Guggenheim jusqu’au 10 mars 2010.