Trois vignerons français contre le faussaire des grands crus

- in English us

Trois vignerons français sont venus témoigner au procès de Rudy Kurniawan devant le tribunal fédéral de Manhattan. Cet Indonésien de 37 ans est accusé d’avoir inondé le marché de grands crus de fausses bouteilles de Bordeaux et de Bourgogne entre 2002 et 2012.

Laurent Ponsot vient à la barre des témoins avec une carte de Bourgogne. Il veut faire comprendre aux jurés du tribunal de Manhattan la différence entre un grand cru et une appellation village, leur faire apprécier lien entre le vigneron et un terroir composé de 1 247 parcelles, « salit » déplore-t-il, par les contrefaçons.

Dans un anglais délié, le propriétaire du Domaine Ponsot parle de sa « croisade contre les faussaires ». Il examine avec attention la bouteille contrefaite de l’un de ses grands crus : un Clos de la Roche 1966. « C’est une bonne copie », reconnaît-il, relevant seulement quelques incohérences : la couleur de l’étiquette « trop jaune », la capsule « trop rouge », le nom de l’importateur totalement inconnu.

Assis à côté de ses avocats, Rudy Kurniawan accusé d’avoir fabriqué ce faux prend consciencieusement des notes… Les deux hommes se sont croisés à plusieurs reprises. La première fois c’était en avril 2008. Un ami collectionneur alerte Laurent Ponsot : 97 bouteilles suspicieuses de son Domaine sont en vente à New York, parmi lesquelles des Clos Saint Denis de 1945 et 1949.

Un grand cru dont la production n’a commencé qu’en 1982. Laurent Ponsot débarque à New York par le premier avion. Le lot est retiré de la vente. « C’était un choc ! » dit Laurent Ponsot à la barre. Des fausses bouteilles de son domaine, il en avait vu une en Malaisie, en 1995, avec une étiquette grossièrement photocopiée, mais jamais autant à la fois. Devant ses demandes d’explications, Rudy Kurniawan reste vague. Il finit par donner un nom : Pak Hendra et deux numéros de téléphone en Indonésie. Le nom est aussi générique que Dupont et les téléphones sonnent dans le vide.

Laurent Ponsot décrit aux jurés comment pendant les deux années suivantes, il s’invite dans toutes les dégustations pour repérer les fausses bouteilles, à Hong Kong, Singapour, San Francisco ou Londres. « Pratiquement à chaque dîner, je repérais un ou deux faux et dans 50 % des cas, ces bouteilles provenaient de chez Rudy Kurniawan ». Laurent Ponsot décrit un marché spéculatif alimenté par des millionnaires de plus en plus nombreux. Une aubaine pour les faussaires. Il note qu’il y a quatre fois plus de Magnum de Ponsot sur le marché que son Domaine n’en a jamais produit. « 80 % des bouteilles des grands crus des quatre grands domaines de Bourgogne (Ponsot, Roumier, Rousseau et Romanée-Conti) datant d’avant 1980 sont des faux ! » lance t-il à l’audience.

Deux autres vignerons sont appelés à la barre : Christophe Roumier et Aubert de Villaine, le propriétaire du Domaine de la Romanée-Conti, l’appellation la plus prestigieuse de Bourgogne. Le grand cru Romanée-Conti 1945 est l’un des vins les plus rares au monde. « Seules 600 bouteilles ont été produites et au Château nous n’en avons plus depuis longtemps » dit-il. Rudy Kurniawan proposait pourtant régulièrement cette cuvée 1945 à la vente, tout autant que des cuvées de 1906, 1915, 1933. Des vins qui « n’existent plus » tempère Aubert de Villaine. « Nous faisons beaucoup d’efforts pour faire de grands vins. Savoir que certaines bouteilles deviennent des objets de spéculation c’est quelque chose que nous n’aimons pas, dit-il. La meilleure chose à faire avec une bouteille de vin c’est de la boire avec de bons amis ».

Commencé au début de la semaine, le procès de Kurniawan devrait se prolonger jusqu’au milieu de la semaine prochaine avant que les jurés ne se retirent pour délibérer. Le présumé faussaire risque jusqu’à 40 ans de prison.