Un Frenchie au pays du motel

Route 66. 2.500 miles synonymes de road trips et d’évasion entre Chicago et Los Angeles. Le long de la mythique “Main Street of America”, des centaines de motels, autre symbole national. 75 d’entre-eux portent le même nom: Motel 6. Contre toute attente, l’enseigne n’est pas américaine, mais française. Depuis 20 ans, elle appartient au groupe Accor, au même titre que Sofitel et Novotel. Et ici, aux États-Unis, les motels constituent le plus gros business du leader européen de l’hôtellerie, propriétaire de 4.000 hôtels à travers le monde.

« Nous sommes positionnés sur 2 segments très différents », explique Olivier Poirot. « Le luxe avec Sofitel, et le très économique avec Motel 6. Les 2 marques sont parfaitement identifiées par nos clients ». Une clientèle aux profils, évidemment, presque opposés: le businessman international d’un côté, le routard ou le motard en Harley Davidson de l’autre. Le patron d’Accor Amérique du Nord fait donc le grand écart entre l’élégance à la française et le pas cher à l’américaine avec, toutefois, un pied plus lourd que l’autre aux États-Unis: 8 Sofitel pour 1.100 Motel 6 (et 60 Studio 6, la version appartements des motels). Excepté le Novotel de Manhattan et sa vue imprenable sur Times Square, rien entre les deux. Pas de “milieu de gamme économique” tel Ibis, la chaîne d’Accor la plus connue dans le monde. « Accor a tenté d’implanter Ibis aux États-Unis, mais ça n’a pas marché. Les Américains acceptent volontiers une chambre de petite taille quand ils voyagent en Europe, mais pas chez eux, même avec une excellente qualité de services. »

Olivier Poirot saisit bien les attentes locales. Il travaille en Amérique depuis 2001, après 9 années passées en Angleterre, déjà pour Accor, où il a occupé différents postes, de contrôleur de gestion à Directeur Financier. Aux États-Unis, il a commencé par New York avant de déménager à Dallas un an après, en même temps que le siège de la filiale du groupe hôtelier. Quand on lui demande si la transition n’a pas été trop dure, le Rémois sourit – la question doit lui être posée souvent! « Ce ne fut pas difficile de passer de Manhattan au Texas car Dallas n’est pas une ville de cow-boys, comme on a tendance à le croire. C’est la capitale du Sud-ouest, une ville de business, plus intéressante qu’on ne le pense. Et puis, nous venions de vivre de près les attentats du 11 septembre, nous habitions Battery Park City, ma femme se trouvait aux pieds des tours… donc partir à Dallas, c’était pas mal. »

Les occasions de bouger ne manquent pas: 1 hôtel Accor sur 3 se trouve sur la côte Ouest, localisation historique du groupe. C’est à Santa Barbara que le premier Motel 6 a vu le jour, en 1962. La nuit coûtait alors 6$ la nuit… d’où le chiffre 6 dans le nom de la chaîne. L’achat des 450 Motel 6, en 1990, a véritablement lancé la présence d’Accor sur le continent. Aujourd’hui, les motels californiens et les Sofitels de Los Angeles et de San Francisco représentent 60% des 800 millions de dollars de chiffre d’affaires de la filiale américaine. « Et depuis cet été, les Américains recommencent à bouger », constate le boss avec soulagement. « De décembre 2007 à mai 2010, le chiffre d’affaires était en baisse non-stop, du jamais vu dans l’histoire de l’ hôtellerie. Le secteur a chuté de 20% ».

Accor Amérique du Nord ne représente que 9% du chiffre d’affaires du groupe, « mais assure 20 à 25% de sa croissance ». Grâce notamment au réseau de franchises. « 40% des motels sont déjà franchisés. A terme, on vise les 60% ». Les Sofitel ont été vendus il y a 4 ans au groupe immobilier chicagoen Gem Realty et à Whitehall, le fonds d’investissement de Goldman Sachs. Accor reste partenaire à hauteur de 25% des parts et assure la gestion des hôtels. L’entreprise envisage à présent de nouveaux partenariats: « nous cherchons activement des solutions pour étendre notre réseau Sofitel sur des villes comme Boston, Atlanta, mais également Vancouver, Toronto et Mexico City », précise Olivier Poirot.

A 42 ans, le Champenois est aujourd’hui citoyen américain. Et après 18 années passées hors de France, un retour au pays semble difficile. « C’est plus compliqué pour moi de travailler dans un environnement français qu’américain ». Il l’a clairement constaté en début d’année lors de son passage au siège parisien de la maison-mère, fraîchement nommé Directeur Financier du groupe. Un poste qui ne se refuse pas, point d’orgue d’une carrière, mais qu’il a pourtant quitté 5 mois plus tard, en mai dernier, « d’un commun accord avec Gilles Pélisson », le PDG du groupe et neveu du co-fondateur Gérard Pélisson. « Je n’étais certainement pas la bonne personne pour ce poste », estime-t-il modestement. Il faut dire que la période était mouvementée, le groupe amorçait un tournant dans son histoire en scindant ses activités en 2 entités indépendantes: d’un côté l’hôtellerie regroupée sous le nom général d’Accor et de l’autre les services (Tickets restaurant notamment), regroupés sous la bannière Edenred.

Loin des turbulences parisiennes, Olivier Poirot a donc retrouvé Dallas, son fauteuil de CEO, sa femme et ses 2 enfants. « Habiter les États-Unis, voire devenir américain, était un rêve d’adolescent ». Réaliser ses rêves a toujours un prix. Et ce ne sont pas les deux fondateurs d’Accor, Paul Dubrule et Gérard Pélisson, qui le blâmeraient, eux qui ont essuyé de féroces critiques, il y a 20 ans, lorsqu’ils ont acheté Motel 6 et réalisé leur propre American dream.