Une Grecque pour vendre la Provence aux Américains

Leela Petrakis affectionne les contrastes. Les paysages et le soleil de sa Grèce natale lui manquent mais elle avoue se sentir bien à Manhattan depuis 20 ans. Elle a une phobie du terrorisme – son appartement a été détruit dans les attaques du 11 septembre 2001 – or elle habite tout près de Ground zero et travaille en plein Times Square. Après avoir connu les grands groupes de cosmétiques L’Oréal et Johnson & Johnson, elle dirige aujourd’hui la société provençale «à taille humaine» l’Occitane USA.  «Je m’y sens comme à la maison», précise, dans un large sourire, la nouvelle directrice générale du groupe à New York.

Née en 1976 de la passion d’un homme, Olivier Baussan, pour les plantes des terroirs méditerranéens, rachetée en 1994 par l’homme d’affaires autrichien Reinold Geiger, la société a beaucoup grossi ces dernières années. Elle a multiplié par 10 son chiffre d’affaires depuis 2000, atteignant les 537 millions d’euros l’an dernier. Symbole de ce succès: le 7 mai prochain, l’Occitane deviendra la première société française à être cotée à la bourse de Hong Kong – information annoncée dans la presse par Reinold Geiger mais que ne souhaite pas commenter Leela Petrakis.

Si l’Asie représente le 1er marché du groupe avec 35% des ventes, les États-Unis en constituent le deuxième (15%) à eux seuls, devant la France. De la première boutique ouverte à Manhattan aux 170 magasins répartis dans tout le pays aujourd’hui, 14 années seulement se sont écoulées. Sur les étagères, exotisme garanti: lavande de Haute-Provence, fleur de pêcher des Alpilles, immortelle et myrte de Corse ou encore olive et verveine du bassin méditerranéen. Le miel a fait récemment son apparition avec le rachat, en 2008, de Melvita, une PME ardéchoise de 250 salariés. La première boutique de cette marque ouvrira mercredi à San Francisco.

Malgré la croissance fulgurante, la marque conserve son image d’entreprise artisanale. Un état d’esprit que Leela Petrakis a découvert dès son arrivée dans le groupe en décembre dernier: à peine nommée, elle s’est retrouvée dans l’un des magasins new-yorkais de la marque. « Nous réalisons le plus gros de notre chiffre d’affaires – qu’elle ne précise pas durant les fêtes de fin d’année. Nous allons tous travailler dans les magasins durant cette période, il n’y a pratiquement plus personne dans les bureaux ici ». De la directrice générale à l’assistant, en passant par le directeur financier, tout le monde est en boutique. Un retour aux sources pour Leela Petrakis: « Mon grand-père était propriétaire d’un grand magasin de 8 étages, le premier du genre à Thessalonique. Il était ouvert tous les jours de l’année, jours fériés compris. Ses enfants et petits-enfants ont toujours travaillé avec lui ». Elle se souvient encore de son premier job: elle appuyait sur le bouton de l’ascenseur pour les clients. Elle avait 9 ans. Elle a ensuite occupé tous les postes: emballage, vente, comptabilité.

Mettre la main à la pâte n’effraie donc pas cette diplômée (1993) du MBA de New York University. « En fait, ces dernières semaines à l’Occitane ont été très libératrices pour moi », avoue Leela Petrakis. «Étant donné la taille modeste de l’entreprise, je peux être moi-même, penser, m’habiller comme je suis réellement». Et se remettre au français, appris à l’université. Leela Petrakis a l’habitude de jongler avec les langues: elle parle grec à la maison avec son mari et sa fille de 10 ans, l’anglais au travail et le français, tous les vendredis, avec un professeur. Elle souhaite davantage communiquer avec ses collaborateurs français, nombreux au siège de l’Occitane USA. «Les Américains travaillent avec leur tête, les Français avec leur coeur», constate-t-elle en souriant, avant d’ajouter: «j’aime travailler avec le coeur, avec ses pulsions et ses émotions. Je suis très directe, je ne mens pas et je n’aime pas la politique dans le business».

De sa Grèce natale, Leela Petrakis a gardé le goût d’une vie simple de bord de mer: elle habite près de l’eau à Battery Park – «évidemment, ce n’est pas la couleur de la Méditerranée!» – et possède une maison à Long Island; une préférence également pour les repas rustiques, composés de « tomates, olives, fromage, pain et vin ». Dans son bureau, un discret parfum de figue, son fruit préféré, émane d’un diffuseur posé sur le rebord de la fenêtre. Ambiance paisible accentuée par les photos de champs de lavande accrochées aux murs et les 2 fauteuils provençaux qui semblent attendre l’heure de la sieste. Pourtant, un étage plus bas, Broadway s’active. « J’adore quand il est 9 heures du matin et qu’il y a des embouteillages partout dans les rues. » Un contraste de plus dont Leela Petrakis s’amuse encore.