“Une nouvelle ère dans les relations entre Washington et Paris”

French Morning: Nicolas Sarkozy reçu « comme un ami de la famille » à Kennenbunkport, Bernard Kouchner en visite surprise à Bagdad. Au delà de l’aspect médiatique, peut-on parler d’une nouvelle diplomatie franco-américaine?

Charles Kupchan: Oui. Je pense que nous sommes au début de ce qui pourrait être un changement substantiel dans les relations franco-américaines. Je suis supris de voir la rapidité avec laquelle le ton et l’ambiance ont changé. Avant son élection, tout le monde savait que Sarkozy était plus pro-américain que les autres présidents de la Veme République. Durant la campagne, il a clairement annoncé qu’il adopterait une approche différente de celle de ses prédécesseurs. Mais je pense également qu’il devra être prudent dans ses relations avec les Etats Unis, du fait de la longue histoire faite de rivalités entre les deux pays. Effectivement, je suis assez surpris de la façon dont Sarkozy a mené les choses, passant ses vacances ici aux Etats Unis, se rendant à Kennenbunkport pour un déjeuner informel avec la famille Bush, et, plus récemment avec la visite de Bernard Kouchner en Irak. Cela aussi est un signe fort, qui suggère que la France est prête à jouer un rôle politique beaucoup plus significatif pour essayer de stabiliser l’Irak. Autant de changements qui viennent suggérer une nouvelle ère dans les relations entre Washington et Paris.

French Morning: Dans le New Yorker cette semaine, Adam Gopnik parle de l’élection de Nicolas Sarkozy comme le “possible marqueur du début de la période post-Américaine”. En 2002, vous prévoyiez l’avènement d’un monde multipolaire*: y sommes-nous arrivés?

Charles Kupchan: Je dirais que Sarkozy représente certainement une rupture avec le passé. Il est issu d’une nouvelle génération d’hommes politiques français, n’ayant ni le même profil, ni le même parcours que la génération de l’après guerre, du Général de Gaulle à Jacques Chirac. D’une certaine manière, Nicolas Sarkozy ralentira le processus de résistance Européenne à la puissance Américaine: quand Chirac et Shroeder étaient au pouvoir, ils essayaient activement de construire l’Union Européenne comme un contrepoids aux Etats Unis. Je pense que sous Sarkozy et Merkel, l’Union Européenne sera plus atlantiste. Cela ne veut pas dire que nous ne sommes pas en train d’aller vers un monde multipolaire. Je pense que nous y sommes déjà. La Chine, l’Inde, la Russie sont aujourd’hui des acteurs de premier plan. Mais je ne pense pas que Sarkozy joue un rôle là dedans. Sur bien des aspects, il va aider à garantir de meilleures relations transatlantiques. Je pense que nous sommes à un moment où l’influence des Etats Unis est en baisse. Cela va être extraordinairement difficile pour les Etats Unis de se remettre de la guerre d’Irak, avec le grand coup que porte ce fiasco à l’image de l’Amérique dans le monde. Mais c’est un développement qui est assez séparé de l’élection de Sarkozy. Je pense plutôt que le gouvernement Français dirigé par Sarkozy va aider les Etats Unis parce que la France est aujourd’hui plus disposée à être un partenaire plus fiable, ce qui est exactement ce que nous avons vu aujourd’hui avec la visite du ministre des affaires étrangères en Irak.

French Morning: D’un autre côté, Gordon Brown semblait plus distant vis à vis de George W. Bush. Nicolas Sarkozy va-t-il remplacer Tony Blair?

Charles Kupchan: Je n’irai pas aussi loin. Je pense effectivement que Gordon Brown va certainement garder plus de distances par rapport à Washington, contrairement à Tony Blair, mais je ne vois pas non plus Nicolas Sarkozy remplacer M. Blair. Je n’imagine pas les relations franco-américaines ressembler aux relations anglo-américaines. Néanmoins, je pense que, au lieu d’avoir affaire à des relations diplomatiques marquées par l’idéologie, les relations franco-américaines seront plus marquées par le pragmatisme. Il y’aura bien des sujets sur lesquels les deux pays resteront en désaccord, mais je pense qu’il y’aura plus de points sur lesquels les deux pays travailleront ensemble et auront des perspectives communes.

French Morning: Selon vous, quelles sont les attentes de la Maison Blanche vis à vis de la France, notamment sur la question irakienne et la “guerre contre le terrorisme”?

Charles Kupchan: Je suppose que l’Administration Bush doit se réjouir de voir que le gouvernement français s’est engagé sur la question irakienne. Alors que la plupart des alliés de Washington sont en train de quitter l’Irak, voilà un pays qui vient prendre les devants pour essayer de trouver une issue positive à la crise. C’est un fait qui doit être certainement accueilli avec beaucoup d’enthousiasme par Washington, mais je pense toutefois que personne ne se fait d’illlusions: les troupes françaises ne débarqueront pas en Irak lundi prochain, mais, on assiste clairement à une prise d’initiative de la France pour essayer de stabiliser le pays, là où les Etats Unis n’ont pas vraiment brillé jusqu’alors…

French Morning: Pensez-vous que ce rapide réchauffement des relations franco-américaines aura une influence sur des grands dossiers internationaux comme le Proche et le Moyen Orient, où les positions françaises ne sont pas susceptibles de changer?

Charles Kupchan: Je pense qu’il y’aura des conséquences positives, que nous verrons plus de coopération sur le processus de paix au Proche Orient et sur la stabilisation du Moyen Orient. Sur l’Afghanistan, la France et les Etats-Unis n’ont pas d’autres choix que celui d’une coopération renforcée. Je pense également que Sarkozy pourrait rejoindre Bush pour essayer d’imposer des sanctions à l’Iran. En même temps, toute option militaire prise par Washington contre Téhéran pourrait ne pas être soutenue par la France ou n’importe quel autre pays en Europe. Il y aura toujours des différences d’opinion sur d’autres sujets, notamment le processus de paix au Proche Orient. Je ne dis donc pas que les choses couleront d’elles mêmes. Il y’aura toujours des sujets de discorde. Je ne serais par ailleurs pas surpris que Sarkozy se trouve confronté à des résistances internes, en France. Il a démarré très fort, depuis son élection, sur la poltique étrangère comme sur la politique intérieure, mais, selon moi, il y aura un retour de baton.

French Morning: Nicolas Sarkozy est-il trop atlantiste?

Charles Kupchan: Il y a en France une tradition de résistance politique, à travers les manifestations, les grèves, etc. Je pense que, notamment sur des questions comme la réforme de la fiscalité ou la réforme du droit du travail, Sarkozy rencontrera des blocages. De ce point de vue, son côté pro-américain pourrait se retourner contre lui en cas de conflit intérieur. Il est difficile de savoir sur quel sujet cela émergera, mais je pense qu’il y a cette possibilité. Je pense également que, dans un futur proche, il pourrait rencontrer des réticences de la part de ses collègues européens. Même si il a fait un très bon travail lors du dernier Conseil européen, notamment sur l’adoption du traité simplifié par les Polonais, il a suscité quelques craintes chez d’autres partenaires comme les Allemands ou chez les Portugais. Le risque est qu’il soit d’avantage perçu comme un président Français que comme un leader Européen.

*Charles Kupchan, The End of American Era. US Foreign Policy and the geopolitics of the twenty-first century, Knopf, New York, 2002.