Vivre à New York sans assurance

« J’étais très fatiguée, je me suis emmêlée les pieds ». Juliette, 25 ans, était étudiante en danse au Broadway Dance Center à New York quand, en plein cours, elle a chuté. Son pied a fait un son pas franchement rassurant : « un petit crac » dit-elle. «Au bout d’une minute, impossible de me remettre sur mon pied. Je ne pouvais pas marcher». Cinq semaines plus tard, boitant toujours, elle décide de se rendre à l’hôpital. « C’est un os fêlé » qui se remettra vite, lui indique le médecin. Juliette est rassurée. Mais la facture, elle, ne fait pas sourire – 1.000 dollars pour une radio et un IRM – surtout pour une étudiante aux revenus limités. Elle doit tout payer de sa poche : elle n’a pas d’assurance.

Juliette fait partie de ces Français qui tous les jours font un pari fou: ni tomber malade ni avoir d’accident lors de leur séjour à New York. Ils sont jeunes pour la plupart, stagiaire ou profession indépendante, en situation régulière ou pas. Leurs revenus limités ne leur permettent pas d’avoir un budget « prévoyance » tous les mois. Le danger, ils en ont conscience. Mais ils préfèrent prendre le risque. « Par le feedback que nous avons, il s’agit soit de personnes qui arrivent sur le marché du travail, qui sortent de l’école, et se disent: “si je dois assurer à ma charge ma prévoyance santé, ça va me coûter entre 300 et 500 dollars par mois”. C’est un budget important. Ils font le choix de ne pas être couverts car ils sont jeunes et en bonne santé, souligne Eric Thoby, directeur régional pour l’Amérique du groupe Crystal Finances, une société qui propose notamment des services assurantiels aux Français à l’étranger. Et puis, vous avez le cas de personnes qui n’ont pas les moyens, des Français qui ont perdu leur travail pendant la crise. »

Une dizaine d’interviews avec des Français non assurés révèle une réalité faite de renoncements dans la ville de l’abondance. Un designer de chaussures qui renonce à se rendre en vélo au travail par peur de l’accident. Une stagiaire dans l’événementiel venue avec « 50.000 médicaments » pour éviter de tomber malade. « Je suis peut-être un peu parano, mais je fais attention quand je traverse la rue» sourit Hervé, 23 ans, en stage de vente dans une start-up de Midtown.

L’absence d’assurance plonge les plus jeunes dans un sentiment de gène. « Je me sens illégale. J’ai l’impression de ne pas faire mon séjour ici dans les règles, estime Merryl, 23 ans, une autre stagiaire. Récemment je parlais à quelqu’un qui était couvert. Elle était en sécurité. Moi, j’étais un peu comme une clandestine ».

« Clairement, je pourrai me payer une assurance. Mais je préfère mettre l’argent dans l’achat de billets d’avion pour la France pour voir ma famille, estime pour sa part Maude, designer de chaussures. Mais « je culpabilise vis-à-vis de mes parents car s’il m’arrive quelque chose, ça va peut être les mettre dans la merde. Ce n’est pas impossible, mais c’est un choix. Quand je voix que la plupart de mes collègues n’a pas d’assurance, ça me conforte dans ma bêtise. »

Le refus de l’assurance “made in the US” est sans doute plus prononcé chez les Francais que dans d’autres communautés, compte-tenu du système de prise en charge avantageux qu’ils ont connu dans leur pays. La nature commerciale de l’industrie américaine de la santé les rebute et suscite chez certains une méfiance profonde.

Eric Thoby, du Groupe Crystal, conseille néanmoins d’avoir « au moins une garantie hospitalisation » pour faire face aux situations d’urgence. « Pour les accidents les plus graves, on peut remettre en cause tout le projet de vie que l’on a ici», insiste-t-il.

Il n’est jamais trop tard. Alan Jezequel, fondateur de la société d’architecture d’interieur AJ Greenwich est resté sans assurance pendant 28 ans. En 2010, des pépins de santé dans son entourage l’ont décidé à se faire couvrir. Un mois plus tard, il était victime de deux accidents vasculaires cérébraux. « Ca a coûté plus de 50.000 dollars et l’assurance a tout pris en charge ». L’assurance a quand même du bon.